La romance et le piège du mommy porn

28 septembre 2020

L’expression mommy porn a été popularisée au moment de la publication de Fifty Shades of Grey, d’EL James. Le mot qualifie au départ un type de films pornographiques mettant en scène des femmes qui ne sont plus des jeunes filles. Cela se voulait une double insulte pour cette saga au succès énorme. Non seulement, il était un porno, c’est à dire forcément nul en dehors du pouvoir d’excitation qu’il suscitait, mais il était aussi du porno pour « maman », c’est à dire des mères de famille qui meurent d’ennui et ne trouvent pas leur compte d’excitation sexuelle dans les sites dédiés ou les films, plus souvent réservés à un public masculin ; les femmes auraient besoin d’autres choses ; en filigrane, on ajoutait une dernière pique : les femmes, pour être excitées, ont besoin d’un habillage « romantique ». La scène elle-même ne suffit pas, mais ajoutez un peu de « blabla cucul la praline » et cela fonctionnerait.

Cette expression a immédiatement contribué à dévaloriser le livre, à l’évacuer, sans se poser du tout les questions de son succès. Cela fonctionnait, car c’était du porno. Que les femmes le lisent en masse, qu’elles admettent qu’une initiation sexuelle sado-maso était parfaitement admissible, était pourtant un fait assez inédit et qui aurait dû alerter, non pas sur la sottise incommensurable et la frustration chronique des mères de famille mais sur le fait qu’on parlait si rarement de sexe, y compris dans le genre romance, que les femmes y ont vu une grande libération. En passant, beaucoup de lectrices y ont lu aussi une liaison toxique qui leur parlait beaucoup et d’autres n’ont vu qu’une relation amoureuse de conte de fées, la rencontre du vilain petit canard avec le beau prince charmant, même s’il ne l’était pas tant que ça, charmant.

C’est là qu’est né le grand malentendu entre romance et mommy porn, entre l’histoire d’amour et le sexe explicite. La romance jusqu’alors évitait soigneusement de parler de sexe. Rappelez-vous, Fifty Shades est né sur un site de fanfictions de Twilight. L’histoire d’amour de Bella et Edward n’en parlait pas. Réservé à un public jeune, classé YA (Young adult), c’était de la littérature adolescente, donc garantie sans relations sexuelles aux USA. Twilight a été lu par des femmes de toute génération, qui ont été envoûtées par la romance, frustrées parfois par l’absence de passage à l’acte. D’où le grand nombre de fanfictions érotiques qui ont vu le jour, même si on s’éloignait beaucoup du sujet de base.

Pour beaucoup l’amalgame a été fait : la romance, c’est forcément du sexe explicite. Et comme il y avait une vraie envie de revendiquer le fait que les femmes aussi ont des désirs, des fantasmes, le voir développer au long des pages de nombreuses romances est devenu parfaitement légitime. Mieux, lire du sexe, c’était militant. Au diable le mommy porn et vive la sexualité féminine assumée.

Malheureusement, le genre romance n’en est pas forcément sorti grandi. Cette idée de départ, qui n’était déjà pas celle qui intéressait le plus les lectrices – moi, par exemple – est devenue une des principales caractéristiques des livres publiés. La romance contemporaine, c’était forcément des relations sexuelles décrites précisément, avec une couleur clairement annoncée dès la couverture, elle-même très explicite. Si Fifty Shades en est resté aux objets symboliques, à l’allusion, de nombreuses romances ont commencé à multiplier les couples dans des positions sans ambiguité ou des hommes, torse nu, aux abdos parfaitement dessinés. C’est devenu la norme et au fil des quelques années qui nous séparent de la publication de Fifty Shades, la romance a fini par ressembler bien plus au mommy porn dénoncé au départ qu’à un acte militant quel qu’il soit.

Aujourd’hui, pour faire simple, le lectorat et les auteures se sont séparés en deux. Il y a celles qui ne supportent plus ces couvertures stéréotypées et celles qui pensent qu’une romance attirante doit montrer un magnifique homme le plus dénudé possible. On objectifie le corps masculin en même temps qu’on dénonce celui du corps féminin ? Pas de problème pour certaines, elles ne voient pas le rapport. Pire, elles hurlent à la pudibonderie quand on fait remarquer que mater un corps masculin, ce n’est pas différent d’un homme qui mate un corps féminin. De la même façon, l’histoire doit présenter des scènes de sexe nombreuses et explicites, à base de descriptions qui tournent au cours d’anatomie parfois, quoique le réalisme ne soit pas toujours de rigueur avec la taille des attributs du monsieur et ses performances dignes du Guiness Book, sans oublier les femmes toujours comblées. Plusieurs fois.

Quelle différence entre ces scènes et celles d’un livre ou d’un film érotique ? Je ne me lancerai pas dans un débat sur la différence entre porno et érotique. Ce qui m’intéresse ici, c’est qu’on détourne la romance de son objet.

Où est-elle, la romance alors ? Parce que multiplier les scènes acrobatiques, dans un ordre assez identique d’un livre à l’autre, innover en se disant qu’on devrait peut-être ajouter quelque chose de plus, une position encore plus exotique ou un autre partenaire (plus on est de fous, plus on rit), ne fait pas une romance. Non, l’histoire d’amour, c’est bien plus dans la tête que ça se passe. Combien de romances où les héros se plaisent, couchent ensemble et partagent une alchimie magique, puis sont déclarés amoureux par une auteure en mal d’expliquer ce qui les rapproche à ce point ? Le voilà, le piège. Multiplier les scènes de sexe et oublier l’histoire d’amour donc transformer ce qui est une romance en récit érotique en oubliant lentement et sûrement l’histoire d’amour. Tout ce qui se trouve entre deux scènes sensuelles a finalement peu d’intérêt et est très peu fouillé. On a créé une héroïne avec un passé hyper douloureux, notamment avec le sexe ; on a fait d’elle une femme de tête qui a réussi malgré ses problèmes, mais on n’explique jamais comment elle les dépasse ni comment elle tombe amoureuse d’un homme avec qui elle ne parle jamais mais dont elle admire ad nauseam, la plastique. La romance y perd beaucoup et franchement l’érotisme ne gagne rien. Si multiplier les scènes stéréotypées, situées au même moment d’une histoire suffit à satisfaire la lectrice alors, ayons le courage de ne pas appeler ce genre de livre, romance, mais mommy porn, puisque le mot existe ou inventons-en un autre.

Attention, mon problème n’est pas que ce type de romans soit publié, mais qu’il cache la diversité de la romance. Ce genre a bien du mal à s’imposer et à se faire respecter, alors quand le milieu même de la littérature sentimentale, éditeurs, lecteurs et auteurs s’entendent pour se tirer une balle dans le pied en multipliant ce genre d’écrits, j’ai envie de pleurer. Certes, c’est plus facile à vendre et ça attire toujours. Cela fonctionne absolument partout. Vous voulez une succès pour un magazine télévisé ? Trouvez un sujet avec le mot sexe dedans. Il y a quelques années, on trouvait du dinoporn à foison, c’est à dire de courts récits érotiques entre une femme, bien humaine, et toutes sortes de bestioles, allant du dinosaure (d’où le nom) à d’autres créatures avec tentacules ou autres. Et ça se vendait. Pas mal du tout, même.

Le souci c’est que la romance, avec des images comme celles-ci, est un genre condamné dès le départ. En plus, on oublie ce public qui veut autre chose. Et elle existe, cette autre romance, mais elle a plus de mal. Forcément. Mon but n’est pas de dire qu’il faut éradiquer le sexe des romances. Il faut lui redonner ses lettres de noblesse au contraire. Le doser avec délicatesse, travailler mille fois ces scènes qui sont très difficiles à écrire, les placer là où il faut et non pas quand on se dit qu’on va perdre le lecteur. S’en passer quand l’histoire ne se prête pas du tout à cela. Car, à la base, Fifty Shades soulevait un vrai débat sur le sexe explicite dans la romance. Il a été confisqué par les moqueurs qui ont préféré dire que c’était du porno pour mamans et la romance a accepté de se conformer bêtement à cette définition.

C’est pourquoi, je m’éloigne de plus en plus de cette romance, en vo ou en français, qui allie scènes de sexe trop nombreuses et trop stéréotypées pour être de qualité. J’explore les limites du genre, les auteures qui écrivent de la romance sans le savoir parfois, celles qui trouvent des contextes originaux, pas simplement pour faire joli mais pour s’en servir dans une histoire d’amour. Je cherche en fait des livres uniques dans leur genre, écrits par des auteures qui ont un vrai univers et savent le décrire. Ce n’est pas si rare que ça, c’est juste moins visible. Soyez curieuses dans vos recherches si vous pensez que la romance n’est que du mommy porn. C’est faux, c’est juste que c’est un genre bien plus visible et racoleur.

One Comment

  • Marie 28 septembre 2020 at 15 h 03 min

    Je suis tellement d’accord avec ta vision de la romance et tellement d,accord avec les arguments que tu donnes ! Je suis de plus en plus lassée de lire des romances bourrées de scènes de sexe et ton article m’a aidé à comprendre le fond du problème! Merci à toi!

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