Plaidoyer pour une romance féministe

12 décembre 2016

J’en vois déjà certains froncer les sourcils en se disant qu’ils ne lisent pas de la romance pour découvrir des propos militants qui tuent le glamour et pourtant, il me semble que la romance pourrait et devrait, au moins partiellement et intelligemment, avoir ce rôle. Elle en a les moyens et quelque part, elle le fait déjà sans aller jusqu’au bout du principe.

Alors, pourquoi cet article maintenant  ? Pour trois raisons bien distinctes :

  • La première est une lecture qui n’a pas bouleversé ma vie personnelle mais m’a montré de façon éblouissante comment la romance justement peut être féministe, le livre de Colleen Hoover, It ends with us.
  • La seconde est que cela m’a rappelé que Robyn Carr, Brenda Novak et bien d’autres, dans les années 90 et 2000 ont écrit nombre de romances contemporaines sur des thèmes sensibles pour les femmes avec un but clairement éducatif et pédagogique. C’est donc possible mais avec ce que notre époque a de spécifique.
  • Le dernier point, le plus triste et le plus grave, est que rien n’est acquis encore en France. Oui, la situation des femmes à la maison, au travail, dans la rue, a changé mais les acquis sont partiels, fragiles toujours sur le point de reculer. Il y a donc encore beaucoup à faire pour alerter, éduquer. Hommes ET femmes.

Car tout cela, est avant tout une histoire d’éducation, de profonds changements de mentalités que je comparerais à celui que nous avons eu avec l’alcool au volant. Pendant des années, rouler sous l’emprise de l’alcool était une fatalité. Que faire ? Tout le monde boit, on ne peut pas sortir le soir sans boire un peu, pas trop, et puis l’alcool n’affecte pas tout le monde de la même façon… Un accident se produit alors ? C’est la fatalité… ça arrive…

Aujourd’hui, on a une attitude assez similaire par rapport aux agressions commises sur les femmes. Tu te fais violer ou toucher ou interpeller grossièrement ? Tu as vu comme tu es habillée , comme tu es maquillée, comme tu te balades toute seule le soir ? Il t’arrive un truc… C’est fatal, hein, ça arrive…

Aujourd’hui, à force d’éducation, on a criminalisé la conduite sous l’emprise de l’alcool, on a changé les mentalités. Et personne n’osera dire que la fatalité est responsable de la mort d’une personne lors d’un accident où l’alcool est en cause. Tiens, c’est d’ailleurs un thème que la romance développe sans problème. Plusieurs livres ont montré des héros victimes ou responsables au moins partiellement. Comme quoi, la romance parvient très bien à alerter sur des sujets. Malheureusement, elle le fait souvent a posteriori, lorsque tout le monde pense cela et que ce n’est plus un débat.

En ce qui concerne le féminisme ou pour utiliser un terme plus modeste, le respect que l’on doit aux femmes, la romance est en première place. Car elle est écrite par des femmes, surtout, et essentiellement pour des femmes. Il n’y a aucun autre genre de littérature aussi directement en prise avec le sexe féminin. C’est aussi un genre en pleine expansion. Et le chantier est immense. Alors, oui, la romance apporte déjà sa pierre à l’édifice. Elle parle d’abus sexuels et de violence conjugale ou de celles qui sont faites aux femmes psychologiquement ou physiquement. Certains romances comme Easy de Tammara Webber en sont en bon exemple. Il y en a beaucoup d’autres. Il y a bien évidemment une condamnation sans faille de ces comportements (et heureusement), une évocation des conséquences désastreuses sur la vie des personnes, leur entourage, une forme de pédagogie même sur la complexité de sortir de ce traumatisme, d’obtenir justice… C’est malheureusement assez rare d’aller jusqu’à ce niveau et on laisse sous silence encore beaucoup de choses.

Un des problèmes actuels le plus pénible et que l’on a du mal à condamner est le harcèlement de rue. Toutes les femmes en ont été plus ou moins victimes. Un homme interpelle une femme et lui « rend hommage » de façon appuyée, insistante. Cela peut aller jusqu’à l’insulte si la femme ne remercie pas comme il se doit, voire pire. Aucune romance n’évoque clairement ce sujet sauf pour la sempiternelle scène où le héros aperçoit un homme à proximité de celle qu’il convoite et débarque en général comme un taureau devant le picador, la bave aux lèvres, le poing levé. C’est pourtant une réalité quotidienne pour beaucoup.

Personnellement, cela me semble renforcer le problème. Non seulement, le comportement dudit homme n’est pas dénoncé pour lui-même mais le héros se transforme en homme des cavernes qui vient défendre sa possession. Bonjour le féminisme. Une femme peut se défendre seule. Il vaudrait mieux lui expliquer que non, ce n’est pas normal, que si on danse sensuellement en boîte, un homme n’a pas à venir vous toucher ou insister pour avoir votre numéro. Et que non, le héros n’est pas là pour détruire un concurrent (ça n’en est pas un…). On utilise un comportement détestable pour mettre en valeur le héros. Ça fait encore frissonner pas mal les lectrices, ce qui en soi, en dit assez long.

Il y a bien d’autres comportements inacceptables dans notre société qui font encore se tordre de rire une partie de la population : un animateur télé qui, subrepticement, place la main d’une de ses chroniqueuses sur son entrejambe alors que des caméras tournent ; ladite chroniqueuse répliquant que ce n’est pas si grave, ils sont une grande famille ( sacré comportement dans la famille, hein…) ; les insultes qu’a reçues  Marion Seclin suite à une vidéo où elle dénonce justement le harcèlement de rue, considéré comme pas si grave finalement par certains ; les excuses que trouvent toujours les violeurs dans les affaires d’agression sexuelle ; les remises en cause plus ou moins ouvertes de droits acquis bien difficilement ; les commentaires d’une grande hauteur intellectuelle insinuant qu’une femme battue ne l’est que si elle reste auprès de son conjoint…

Cette dernière remarque me ramène à Colleen Hoover et à ce que la romance peut faire. Tout cela est un problème de mentalité à changer ; une sorte de révolution copernicienne à effectuer dans les esprits des hommes et que les femmes, selon moi, doivent prendre en charge parce que ça ne se fera pas tout seul. Certainement pas.

Sans raconter le roman de Colleen Hoover, ce serait un bien mauvais tour à jouer aux lecteurs et à ce livre qui n’est pas que cela, elle fait exactement ce qu’il faut pour traiter son sujet. Pas de manichéisme, pas de solutions simples  parce que si c’était facile, ce serait résolu depuis longtemps ; pas de jugement ni des uns ni des autres car justement, c’est complexe. Juste une histoire lumineuse, intelligente, exemplaire même si elle ne veut pas l’être. Il ne suffit pas de terminer une romance de ce genre en donnant l’adresse du centre le plus proche venant en aide aux femmes dans telle ou telle situation, ni de caricaturer les personnages notamment le méchant de l’histoire. La vie, ce n’est pas ça. Et actuellement, il n’y a pas de moyens faciles pour apprendre à se décider, à savoir où dresser la limite dans certaines situations dans un couple ou dans les rapports homme/femme. Lire un livre exemplaire sur le sujet peut jouer ce rôle. Ça ne suffira pas et toutes les romances ne doivent pas avoir cette vocation mais il faut que chaque auteur ait conscience de sa responsabilité dans ce domaine.

Il y a encore beaucoup de romances aujourd’hui et ce sont souvent celles qui sont les plus populaires, qui se veulent féministes. Mais oui, les femmes sont les équivalentes des hommes tout simplement parce qu’elles se comportent comme eux. S’il peut paraître très satisfaisant de voir une femme qui parle de sexe librement et revendique sa sexualité, faut-il qu’elle siffle un homme dans la rue en exigeant son numéro pour paraître émancipée et dotée de caractère ? Évidemment non, et heureusement ce n’est pas si caricatural la plupart du temps, mais voir une héroïne céder aux exigences de son corps face à un connard fini ( voir un article précédent !) me paraît anti-féministe au plus haut point.

Comme à chaque fois, je pense que ce qui va faire la différence sera toujours le talent de l’auteure. Accumuler des idées bien pensantes et favorables aux femmes ne fera ni une bonne romance, ni un bon plaidoyer féministe. Il faut aller au-delà, créer une histoire et viser haut. Colleen Hoover l’a fait et elle devrait servir d’exemple dans ce domaine. Parce que les auteurs de romance gardent souvent un silence coupable, voire reprennent sans recul certains des pires arguments qui soient. Si c’est sans aucun doute très parlant pour la plupart des lectrices, c’est aussi une façon tranquille de conforter les schémas les plus ringards et les plus rétrogrades. C’est tout de même dommage. Je ne veux pas forcément lire à chaque livre un manifeste militant enflammé, mais je veux pouvoir me dire que la romance, si en prise avec le monde contemporain ( même quand elle se déroule dans un contexte qui ne l’est pas) et les fantasmes et aspirations des femmes, ne leur fait pas passer des messages désolants.

Enfin, très souvent, l’argument élevé contre ce genre de romance engagée, c’est que cela ne fait pas « rêver », qu’on ne lit pas pour revoir les drames de la vie quotidienne. Mais on ne peut pas écrire une histoire très contemporaine, utiliser certains faits comme la violence faite à l’héroïne, ce qui arrive très souvent, pour mieux ensuite, se dédouaner de toute responsabilité dans le message que l’on fait passer. Oui, la romance fait rêver et voir une héroïne vaincre ses peurs après un traumatisme, échapper à la violence, eh bien, cela semble relever du fantasme parfois. Parce que dans la vie réelle, c’est bien plus compliqué et que c’est parfois totalement impossible. La romance conserve donc sa fonction et elle en gagne une autre. Pas si mal !

Le débat reste ouvert mais je doute que la romance fasse l’économie de cette réflexion un jour. Pour le moment, les livres qui fonctionnent le mieux me laissent dubitative sur ce que les femmes pensent de leur place dans notre société. Loin de moi l’idée de critiquer les goûts des lectrices ni d’en conclure qu’aimer certaines situations bien rétrogrades dans la romance fait de soi une non-féministe. C’est évidemment bien plus compliqué que cela mais cela demeure un indice intéressant.

6 Comments

  • Marie S. 13 décembre 2016 at 17 h 56 min

    Je suis tout à fait d’accord avec ton article ! Il m’arrive trop souvent de lever les yeux au ciel en lisant une romance devant certaines scènes ou certains comportements (j’ai de plus en plus de mal à supporter les héros surprotecteurs, jaloux avec un penchant pour la violence, ce qui, de plus, ne reflète absolument pas la réalité.).
    Je ne connaissais pas ce roman de Colleen Hoover mais je vais aller y jeter un coup d’œil :).

    • Sylvie Gand 13 décembre 2016 at 20 h 04 min

      Merci! Ce roman est en anglais pour le moment mais sera dispo en 2017 en France.

  • Cammy 22 décembre 2016 at 13 h 05 min

    Très bel article !
    Et j’attends impatiemment la sortie VF de ce roman (dont je ne connaissais pas le thème, juste l’auteure).
    J’avais déjà trouvé que Easy était très bon sur ce sujet.

  • charlotte orcival 22 décembre 2016 at 13 h 21 min

    Bonjour, merci beaucoup pour ce bel article plein de bons sens. Cela revient toujours à s’interroger sur le rôle de la littérature, de l’art en général. Et je partage vos points de vue. En ce qui me concerne, je viens de m’essayer à écrire une romance avec un narrateur qui est un homme. je n’ai pas complétement réfléchi le truc en termes de rôle modèle mais j’espère que cela fera avancer un tout petit peu le débat… Encore merci !

  • Harlow Queen 22 décembre 2016 at 13 h 23 min

    Je trouve ta façon de traiter le sujet très intelligente. Je partage complètement ton avis. Je t’avoue que c’est It Ends with Us qui m’a fait changé ma façon de voir les choses. Et comme toi, je ne voudrais pas non plus voir transparaître des messages militants dans toutes mes lectures mais ils devraient être plus présents.

    • Sylvie Gand 22 décembre 2016 at 13 h 28 min

      J’avoue aussi que It ends with us m’a démontré qu’on pouvait parler d’un sujet très pédagogiquement sans aucun manichéisme, ni facilité et permettra à beaucoup de gens d’ouvrir les yeux.Ca rend terriblement ringard et très sexiste beaucoup d’autres livres.

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