Romance et politique aux USA : une liaison dangereuse ?

14 novembre 2016

C’est un sujet qui n’interroge pas vraiment, la plupart du temps, car les auteures de romance en parlent rarement, sans doute parce qu’il cumule deux handicaps : le manque de glamour et son aspect très controversé donc délicat.

En général, sauf exception, les auteures ne parlent pas de cela, suivant sans doute une sage réflexion : dans leur lectorat, il y a forcément un pourcentage non-négligeable d’électeurs du camp opposé au leur donc s’exprimer dans un sens ou dans un autre est éminemment dangereux et sujet à polémique. En tous cas, c’est très contre-productif pour elles. Le silence est donc de rigueur . Il y a très peu de romances portant sur le milieu politique américain. La seule qui a pignon sur rue et qui a osé dernièrement est Katy Evans avec l’excellentissime Mister Président qui, d’ailleurs, soulève de très intéressantes interrogations. Le fait que Matt Hamilton, son héros, soit un candidat indépendant des deux parties, bardé d’idéaux, intègre et courageux, montre à quel point la romance est faite pour rêver mais fait clairement passer un message !

Mais, la vie politique récente aux USA a un peu bouleversé la donne. « L’originalité  » du candidat républicain, Donald Trump, la brutalité de la campagne, les thèmes abordés et peut-être le fait qu’une femme était candidate et a eu sa chance d’être la première présidente de la république d’un état aussi important que ce pays ont un peu changé les choses. Majoritairement, les auteures sont restées assez silencieuses sur leurs convictions, suivant l’habituelle prudence requise. C’est assez compréhensible car finalement, une auteure n’a aucune obligation à s’engager ni à user de sa popularité pour peser dans un camp ou dans un autre. Certains artistes, sportifs… le font mais pas tous. Chez les auteures de romance, la proportion est la même. Il y a eu par contre, une série de statuts fb, twitter ou des photos postées sur les réseaux sociaux incitant à aller voter le jour de l’élection. Cela dénotait déjà une forme d’orientation, les derniers sondages montrant que les deux candidats étaient au coude à coude. Les incitations plus pressantes à voter provenaient d’ailleurs de personnes clairement pro-Clinton. Là, où les masques sont tombés, c’est après les résultats. La consternation, le désespoir parfois, le refus d’accepter ce choix sont clairement apparus chez beaucoup. Il y a eu quelques hurlements de triomphe chez celles qui soutenaient Trump depuis le départ comme Jennifer Jakes ou Carla Capshaw ( deux auteures peu ou pas connues en France ; la seconde écrit de la romance « inspirationnelle » donc chrétienne), un silence satisfait mais sans triomphalisme de quelques autres. Je ne citerai pas de nom car leur silence, pour moi explicite, exprime une volonté de discrétion. Quelques autres ont exprimé leur consternation comme Pamela Clare ou leurs craintes comme Colleen Hoover ( qui a d’ailleurs vite nuancé son propos). La plupart ont prôné l’acceptation du résultat et l’importance de garder une nation unie. Je ne me prononcerai pas sur ces points mais ils révèlent que les USA traversent une période de turbulences importantes.

Finalement, la plupart des auteures de romance sont de sexe féminin et comme la majorité d’entre elles aux USA, elles auraient préféré une femme au pouvoir plutôt qu’un homme qui n’a pas caché qu’il avait en tête quelques projets qui vont concerner directement la population féminine de ce pays. En tant que lecteur, on peut considérer que les principes et opinions politiques des auteures est leur problème, ne nous concernent en rien et que l’essentiel c’est qu’elles écrivent de bonnes histoires. Oui et non. Il arrive parfois que le sujet abordé dans un livre bouscule nos convictions, que les valeurs prônées par une auteure nous dérangent. De plus, il n’est pas rare de voir parfois une romance alerter l’opinion publique sur des problèmes que rencontrent spécifiquement les femmes : combien de romances évoquent les abus sexuels, le viol, les violences faites aux femmes ? Certains livres prennent presque une forme pédagogique, évoquant des pistes pour se sortir des difficultés, les conséquences sur l’entourage, sur les victimes… La romance n’a pas forcement ce rôle là mais elle le joue parfois. C’est sans doute encore dû au fait que ces livres sont écrits majoritairement par des femmes pour des femmes et qu’elles éprouvent une solidarité immédiate.

Il me semble qu’un sujet est très révélateur et très fréquent. Une fois sur trois ou quatre romans, il est question d’une grossesse non désirée de l’héroïne. Sous la plume d’une Anglo-Saxonne, je n’ai jamais lu ( ou presque) le choix d’un avortement. La question est la plupart du temps à peine évoquée, repoussée avec dégoût, au nom du fait que l’enfant n’est en rien responsable des errances de ses concepteurs  et que tout bébé est une bénédiction. Je n’entrerai pas dans le débat mais le fait que l’avortement, légalement autorisé ou pas, a toujours existé dans notre monde, en dit long. Je ne sais pas ce que Donald Trump prévoit de faire dans son pays ( je crois que lui non plus ne le sait pas trop) mais il a exprimé, lors de sa campagne, son envie de restreindre encore le droit à l’avortement. Il est déjà extrêmement limité parfois. C’est une chose d’écrire un livre en évitant de parler de ce sujet qui fâche, en respectant les codes tacites de la romance, dans un pays qui l’autorise ; c’en est une autre de le faire dans un état qui l’interdit ou le réduit drastiquement. C’est déjà très difficile dans certains états américains de bénéficier d’un avortement depuis quelques années et nul ne sait ce que demain réservera à ce droit autorisé fédéralement pour le moment. Je doute que toutes les auteures, et certaines l’ont déjà dit, acceptent facilement cet état de fait. Et ce n’est qu’un exemple, il est sans doute encore trop tôt pour mesurer toutes les conséquences de cette élection sur la vie des femmes. Le nouveau président a su susciter chez une partie de l’électorat féminin une grande crainte avec ces phrases insultantes et réductrices.

trump

Il me semble alors que, pour une fois, cette élection peut avoir des conséquences sur mes choix de lecture ou d’auteurs parce que certains silences ou compromissions pourraient prendre un autre sens maintenant. Est-ce que le romance doit sortir de cette neutralité tranquille qui évite trop de déranger ? Doit-elle jouer son rôle pédagogique voire engagé parce que cette fois-ci, les choses sont allées trop loin ? Seul l’avenir nous le dira mais on sent certaines auteures particulièrement interpellées et choquées cette fois. Comme beaucoup de citoyens américains.

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