Le baiser volé et le fantasme dans la romance

11 mai 2021

Et voilà maintenant que c’est le baiser du Prince à Blanche-Neige qui fait scandale ! Bon, pour être tout à fait honnête, cette affaire a été montée en épingle et il n’était pas question de condamner ou pas le baiser à la fin de ce conte de fées, mais de s’interroger sur le bien-fondé de maintenir ce baiser lors d’une animation. Le débat est clos. Ou pas. Car ce baiser attire l’attention sur ces contes de fées.

Revenons à Blanche-Neige. Ce n’est pas l’ampoule la plus lumineuse du lustre, cette Blanche-Neige. À la fin de l’histoire, elle est plongée dans un sommeil qui ressemble à la mort dont personne ne peut la sortir depuis qu’elle a croqué dans une pomme empoisonnée, offerte par sa terrible sorcière de belle-mère. Jalousie de belle-mère autour de la question de qui sera la plus belle (et oui, que voulez-vous… les femmes…) qui l’a poussée à aller vivre au fond des bois avec sept petits bonhommes qui la chouchoutent, mais à qui elle rend bien des services (c’est connu, les princesses font le ménage…) Donc elle a croqué la pomme, or elle devrait savoir que depuis Adam et Ève, il faut se méfier de ce fruit. Résultat, elle est couchée, endormie et attend qu’on vienne la sortir de là. C’est un Prince Charmant qui va le faire : beau, puissant, riche, il la tire de sa catalepsie… en l’embrassant, attirée par sa beauté (si elle avait été moche…) Je ne monterai pas dans les tours en hurlant au baiser non consenti tout de suite. Peut-être s’agit-il d’une façon de dire qu’il lui redonne le souffle de la vie, ce que fait ni plus ni moins un sauveteur qui pratique le bouche à bouche. Néanmoins, le conte, et Disney surtout, a retenu qu’il s’agit d’un baiser. Cela fait passer l’idée qu’un baiser, donc l’amour, peut sauver une femme, que le Prince Charmant a rattrapé la bêtise de Blanche-Neige, anéantissant les idées de beauté éternelle de la belle-mère. Juste avec un baiser volé.

Un baiser volé.

Tout est là. Quelle idée ressentez-vous quand on parle de « baiser volé » ? C’est romantique, joli, symbole de moments excitants, partagés, avec un partenaire. Or, cela ne devrait pas. Personne ne veut qu’on lui vole un baiser, cela signifie qu’on n’a pas forcément voulu l’accorder. C’est même assez flippant.

Nous sommes tous bien conscients que les contes de fées ne sont justement que… des contes. Que croquer dans une pomme n’a pas vraiment de conséquences graves, sauf quand on s’étouffe sur un morceau (ce que certaines versions du conte relatent d’ailleurs)… Bref, tout cela relève de la fiction et du fantasme. Bien sûr.

Le souci est que la romance s’inspire largement du conte de fées, qu’elle se revendique souvent de lui, mais, et on le voit bien ici, il commence à interroger, ce qui n’est pas forcément absurde.

Le conte de fées a fait naître la romance à plus d’un titre :

  • D’abord en en reprenant la structure : la rencontre entre deux personnes que rien ne destinait l’un à l’autre (leur naissance ou les circonstances), le coup de foudre, un rapprochement parfois difficile parce que contrarié, souvent par de méchantes personnes et la fin heureuse ( Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.
  • Quelques tropes : la différence sociale, les familles ennemies…

Mais plusieurs points reviennent en boucle et font encore le bonheur de la romance aujourd’hui.

  • La femme est toujours en position de faiblesse ou doit jouer de sa faiblesse pour avancer. Le Prince Charmant intervient pour sauver la jeune femme : retrouver le pied qui peut chausser le chausson de vair, embrasser la princesse endormie, aller la délivrer d’une tour… La femme a besoin d’être protégée et c’est toujours le Prince qui s’y colle.
  • La femme est toujours un peu responsable de ce qui lui arrive : ne revenons pas sur Blanche-Neige qui tombe dans un piège grossier. Que dire du petit Chaperon Rouge qui part arpenter un endroit bien dangereux, la forêt, habillée d’un joli manteau rouge, très, très repérable dans les bois, attirant l’attention du loup, qui file bouffer sa grand-mère avant de prendre sa place et d’abuser de la pauvre jeune fille qui pourtant avait eu quelques alertes avec les oreilles et les dents de sa mamie ? On pourrait en conclure légitiment que se faire bouffer par le loup est logique avec un tel comportement et un tel accoutrement.
  • L’amour qui résout tous les problèmes, qui sauve de tout, des traumatismes, de la haine de l’autre, de soi…
  • La fin heureuse, le « Et il vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » est très intéressant surtout en français. L’idée est véhiculée que tout revient dans l’ordre lorsque les méchants sont mis hors d’état de nuire et que les gentils se comportent comme tels : être heureux implique mariage éternel béni par la maternité.

Tout cela n’est pas très étonnant. Nous parlons de textes transmis de façon orale depuis pas mal de temps, mis en mots par des auteurs (des hommes…) du dix-septième ou dix-huitième siècle, le début du dix-neuvième pour les frères Grimm, qui étaient de leur époque et modifiaient, ajoutaient des éléments pour dénoncer ou renforcer la morale de leur temps. Ces contes sont racontés à des tas d’enfants qui vont littéralement être imprégnés tout petits de ces schémas, garçons et filles, et en plus, les voir encouragés par des parents qui ont eux-mêmes entendu la même chose. C’est le patriarcat au biberon. Vous pouvez prendre CHAQUE conte de cette époque et vous aurez la même lecture.

La romance poursuit la plupart du temps le message, puisqu’elle reprend à peu près tous les points que j’ai relevés. Surtout ne me dites pas qu’il n’y a plus de Prince Charmant si on a affaire à un bad boy tatoué biker malhonnête. Bien sûr que si, c’est un Prince Charmant parce qu’aussi méchant qu’il soit, il ne l’est pas avec l’héroïne, pour qui il change, avec qui se développe l’amour, et c’est encore plus beau puisque ça semblait impossible.

Si on ajoute quelques grands couples mythiques comme ceux des Chevaliers de la table ronde ou Roméo et Juliette, on sait aussi que l’amour, s’il ne respecte pas les normes sociales peut conduire au malheur et à la mort. Et on s’extasie sur la mort brutale et volontaire de Roméo et Juliette, qui avaient pourtant eu le courage d’aller contre la haine qui opposait leurs deux familles. Comme quoi l’amour ne gagne pas toujours, mais il n’en est que plus beau. Mieux, il induit la notion de sacrifice et de douleur. Aimer, c’est souffrir à un moment ou à un autre. Avant que l’amour ne s’épanouisse ou à la fin si cela ne se termine pas bien.

Il passe aussi l’idée que l’amour est éternel et que ne pas le vivre, c’est échouer en quelque sorte, alors que nous savons bien que l’éternité… c’est long et pas du tout à l’échelle humaine.

Je pourrais continuer ainsi longtemps mais nos romances, appuyées sur nos idéaux de l’amour aujourd’hui sont intrinsèquement liés à la douleur, l’idée de sacrifice, des idées fausses comme le fait que l’éternité est possible. Et le schéma du couple tel qu’on l’envisage est basé sur des textes souvent très très anciens, élaborés dans des mondes qui ne sont plus les nôtres, fondamentalement patriarcaux.

Alors fantasmer sur ces mondes idéaux est le droit de chacun et personne ne doit contrôler cela, ô grand jamais. La romance est une littérature du fantasme. Il y a fort à parier que les choses sont déjà en train de changer. Un exemple ? Ce schéma amoureux et du couple était entièrement basé sur l’hétérosexualité. Cela a changé. La vivacité du marché de l’homoromance le montre. Cela n’est plus tabou, ce qui mérite d’être souligné. Donc on peut changer ce qui fait rêver ou fantasmer.

La romance est encore très largement basée sur des conceptions assez anciennes de l’amour, sur des critères qui n’intègrent pas forcément les évolutions récentes de la société : et si la fin heureuse ne voulait pas dire finir en couple avec le héros ? Ne pas avoir forcément des enfants ? Ne pas trouver follement excitant les baisers volés, les héros hyper possessifs, jaloux, qui contrôlent l’autre, se plaisent à le tourmenter… Si le héros ne devait pas être forcément un Prince Charmant dans tous les sens du terme : un être forcément beau (en ce moment, c’est un torse glabre aux improbables muscles, par exemple), qui a un moment ou un autre se met à genoux pour demander l’héroïne en mariage.

Cela ouvre de nombreuses perspectives et présente une notion de l’amour et du couple (d’ailleurs il est de plus en plus question de trouple) largement inédite dans la romance. Cela démontre que le fantasme induit par la romance peut évoluer. Or, de façon très étrange, les bases des romances sont toujours les mêmes, voire deviennent encore plus sombres et toxiques. Comment expliquer sinon ce goût pour ces romances dark qui mettent en avant des personnages masculins qu’on ne peut pas souhaiter avoir dans sa vie ? Qu’est-ce qui plaît tant ? Pourquoi l’idée qu’un tueur amoureux est « romantique » ? Je n’ai pas vraiment de réponses. Mais pour moi, la romance et les fantasmes qu’elle véhicule devront sans doute changer si l’on veut que la société change. De la même façon, plus notre société changera, plus la romance si proche des contes de fées prendra un coup de vieux. C’est un cercle vertueux à instaurer et aucune auteure ni lectrice de romance ne devrait être indifférente à ce débat.

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