Les enfants sont rois de Delphine de Vigan

6 avril 2021

Le sujet abordé par Delphine de Vigan est assez banal. Vous avez sans doute repéré ces chaînes YouTube animées par des influenceurs, et parmi elles, celles consacrées à des enfants, qui déballent des cadeaux, paradent avec toute sorte d’objets offerts par des marques et qui cumulent des millions de vues très lucratives pour leur famille. Delphine de Vigan s’attache à l’une d’elle, Happy Récré, chaîne fictive mais tellement réaliste animée par Mélanie Claux et ses enfants, Sammy et Kimmy.

Tout commence dans un monde de paillettes, de bisous, de joie. Ils ont l’air si heureux et enviables ces gamins couverts de cadeaux, transformés en consommateurs de luxe, qui non seulement bénéficient de tout ce qu’un enfant peut avoir envie mais s’enrichit pour son avenir, puisque tout cela est rémunéré par YouTube et que des petites fortunes se fabriquent. Mais Kimmy va disparaître. la petite fille de six ans disparaît lors d’une partie de cache-cache hyper banale au pied de son immeuble. Où est-elle ? A-t-elle été enlevée ? Et si oui, par qui ? C’est une jeune flic, à peu près de l’âge de Mélanie, Clara Roussel qui va mener l’enquête.

Une des forces du livre est sans conteste ces deux femmes, si différentes, bien que de la même génération. Mélanie est séduite par la télé-réalité depuis toute petite. Elle a suivi avec des yeux émerveillés la première émission du genre, Loft Story et les aventures de la gagnante, Loana. Elle a su que c’était ce qu’elle voulait faire, que c’était sa vocation. Clara est différente, élevée dans un milieu radicalement différent, sans télé. Elle est devenue procédurière, c’est à dire qu’elle rédige et formalise tous les documents administratifs lors d’une enquête de la police judiciaire. C’est aussi une vocation, alors que ça a l’air très ennuyeux. Elle amuse ses collègues avec son formalisme jusque dans la langue française. Mais elle a une position d’observatrice remarquable et une fine intelligence qui va la faire s’intéresser à Kimmy.

L’enquête se déroule sur quelques jours et si vous cherchez un roman policier palpitant, vous serez déçus. Le but est plutôt de vous faire plonger dans le monde de Mélanie et de ses enfants, de vous faire comprendre quel type de vie et le rose du départ, la joie de vivre factice que diffuse la chaîne va progressivement se ternir, devenir plus complexe, mois idéal. Ce n’est pas un message surprenant. Nous nous interrogeons déjà sur cette publicité qui ne dit pas son nom, sur ces méthodes où une mère de famille met en scène ses propres enfants, poussée par un système économique mais également par la passion des fans, qui exigent plus, mieux, encore. Mais il y a une minutie dans l’analyse, qui évoque un peu Clara Roussel et sa passion pour la procédure.

Les exemples sont nombreux, précis, réalistes, créant une sensation de malaise de plus plus grande, d’autant plus qu’on l’a depuis le début. C’est un peu désespérant parce qu’on ne voit pas très bien comment interrompre ce fonctionnement ou l’améliorer.

Les deux femmes sont définies avec précision et subtilité. On en peut pas les aimer ou les haïr. Le message n’est pas surprenant, l’évolution de l’intrigue non plus, mais on reste fasciné parce que tout est souligné avec intelligence, sans jugement.

Delphine de Vigan trace un portrait de notre époque où nous dénonçons les GAFA, Big Brother, tout en lui fournissant nous-mêmes le plus d’informations que l’on peut, en toute simplicité. Notamment sur nos enfants. Même avant leur naissance, ils peuvent être la star des réseaux sur une échographie. On peut retracer toute leur enfance à partie d’Instagram. Peut-être que Mélanie Claux est une version extrême. Ou pas.

Un très bon livre, volontairement froid et analytique, sans oublier un récit et deux portraits de femme.

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