La chronique des Bridgerton, une série romance à l’écran

1 janvier 2021

Quelle excellente nouvelle que l’adaptation d’une série de romances historiques comme les Bridgerton ! D’abord parce que c’est très bien fait, mais également parce que certains tabous anti-romances semblent avoir sauté, et il y a longtemps que j’attendais cela.

Pas la peine d’être un fan absolu de romances pour regarder cette série et surtout pas un fan des romances historiques. J’ai lu plusieurs avis qui commencent de la même façon : « Je ne lis pas de romances historiques mais j’ai adoré… » L’explication est très simple, le parti-pris de la production américaine ayant été de prendre un ton très contemporain dans une contexte ancien, permettant d’aborder des problèmes nous concernant directement comme la place des femmes dans la société, la diversité, les différences sociales, le tout avec un certain humour. J’ai fait des études d’histoires donc je sursaute parfois devant certains propos ou certaines réactions, mais il faut avouer que la romance historique a toujours été ainsi : elle multiplie les anachronismes pour présenter une période plus rêvée que réelle et nous intéresser. Cela était vrai du temps de Barbara Cartland, de Kathleen Woodiwiss ; cela l’est encore dans les années 2000 lorsque Julia Quinn commence la publication de cette série. Elle mêlait à l’époque le contexte historique, à l’humour, à des thèmes assez féministes et à l’intervention de problèmes psychologiques qui jouent sur la conception de l’amour des personnages. C’était assez rare à l’époque, bien plus banal aujourd’hui. La série de Netflix va plus loin et passe en revue nos grands combats actuels. Parler de féminisme dans une romance Régence n’est plus suffisant, il y a l’apparition de la diversité sexuelle, et surtout dans cette première saison, ethnique. Pourtant, non, Londres ne regorgeait pas de nobles aux origines mixtes. À l’époque, être originaire du continent (de France par exemple, alors que les guerres napoléoniennes battent leur plein) ou d’une autre île comme l’Irlande, c’est déjà d’un exotisme frisant la provocation, je vous laisse imaginer le regard que l’on portait sur les gens d’origine africaine. Les Anglais sont très précoces dans le mouvement abolitionniste de l’esclavage mais la traite est officiellement supprimée en 1833, donc bien après la période évoquée dans la série. Mais peu importe. C’est une façon de nous parler à nous, pas une leçon d’histoire. Le reste est par contre conservé, même si c’est vu à travers les lunettes roses de la romance : belles robes, reconstitution des intérieurs somptueux de l’époque, vie oisive de la haute société de Londres qui oscille entre des obligations multiples et la fréquentation de gens de plus basse extraction… Est complètement gommée l’extrême pauvreté d’une grande partie de la population, la montée de l’industrie qui va faire de la Grande Bretagne la première puissance mondiale, le début de la conquête coloniale, les milliers de domestiques et petites mains à qui cette société doit son inactivité et la beauté des lieux où elle vit… Bref, il ne s’agit pas d’un cours d’histoire mais bien d’une série divertissante et elle atteint parfaitement son but, tout en faisant passer un message salutaire sur notre époque.

D’abord parce qu’elle garde ce qui était réussi chez Julia Quinn : la fantaisie, l’humour, la sensualité et quelques messages bien vus. Mais elle le fait avec brio. On sent que l’adaptation s’émancipe du livre et c’est très bien, car il faut bien le reconnaître, beaucoup de nos romances doivent être retravailler pour un passage à l’écran, surtout avec le temps. J’ai lu qu’il s’agissait d’une sorte de Downton Abbey. Je ne suis pas totalement convaincue. Oui, il y cette envie de faire une chronique sociale de l’époque mais dans Downton Abbey, on essayait de coller au maximum à la reconstitution historique même si les rapports entre maîtres et domestiques étaient loin d’être ceux-là. La Chronique des Bridgerton n’a pas cette ambition. Mais on porte le même regard fasciné sur une période disparue, qui n’était sympathique que pour la poignée de gens que l’on voit à l’écran : des nobles qui se baladaient entre leur propriété de la ville et celle de la campagne, passaient la saison (quelques mois entre automne et printemps avec une coupure à Noël) à sortir de bals en partie de thé, pique-niques et garden parties. Comment voulez-vous qu’ils ne s’ennuient pas ? La seule distraction était cela et les ragots ! Car cette société est très corsetée et autorise peu d’écarts notamment aux femmes dont le seul avenir était le mariage, toujours arrangé et qui interdisait les élans de cœur.

La série est donc réussie. Et c’est une excellente nouvelle pour la romance. Les adaptations se multiplient, plus ou moins bonnes, il est vrai, mais depuis Fifty Shades of Grey, After, ou Outlander (dont le fond est bien plus historique), on sent un vrai intérêt d’un media comme Netflix pour la romance. Un tabou semble être tombé. Jusqu’alors, on voyait des comédies romantiques (rarement adaptées de livres mais qui y ressemblent beaucoup) ou des mélodrames, comme les livres de John Green, mais bien moins ces romances dont le seul but est de parler d’amour, de soucis de couples, dont l’intrigue est relativement minimale ( la très bonne idée de faire chercher qui est madame Whistledown est tout de même assez mince). Il faut juste le faire avec intelligence, finesse, et en y mettant les moyens. Je déplore juste qu’on joue encore trop sur les scènes de sexe ; elles ne sont pas très réussies, souvent identiques et utilisant la plastique irréprochable du duc de Hastings alias Regé-Jean Page, que je n’ai pas trouvé si bon acteur que cela (et non ce n’est pas sans importance, elles auraient mérité mieux puisque l’un des soucis des jeunes femmes de cette époque était leur ignorance totale de l’amour physique). On touche à peu près à tous les clichés de la romance dans cette série sauf celui de la beauté presque surnaturelle du héros masculin. C’est un peu dommage. Alors, je ne boude pas mon plaisir : le voir torse nu ou boxer est un régal pour les yeux mais là, on reste dans la romance de base, où le charme du héros se mesure aux nombres de tablettes de chocolat sur son abdomen alors que chacun sait que ce qui fait qu’on tombe amoureux, va bien au-delà. Le reste du pouvoir de séduction du duc est plus… discret !

Il reste une très bonne série légère et profonde à la fois, qui atteint bien son but.

Je terminerai par souligner le fait que cette série est publiée depuis les années 2000 chez J’ai Lu et que je ne saurais trop conseiller à celles qui ont apprécié cette petite plongée dans le passé d’aller la lire. Elle est inégale mais les premiers tomes sont excellents. L’histoire du frère de Daphné, Anthony est de même qualité. Et pourquoi ne pas se plonger dans Eloisa James qui, elle aussi a un petit regard décalé très intéressant ? Dans certains de ces romans, elle va très loin. Je me souviens notamment d’un duc qui s’habille en femme lors d’une scène mémorable. Il y aurait de quoi faire aujourd’hui ! Cela me donne envie de replonger dans ces textes que j’avais abandonnés parce qu’ils se ressemblaient un peu tous, mais cette adaptation pourrait donner un coup de fouet salutaire et relancer la publication d’excellentes séries.

No Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.