La dark romance est-elle une romance comme les autres ?

22 juin 2020

Il me semble qu’il est opportun de revenir sur cette niche de la romance, celle qu’on appelle la dark et qui est souvent présentée par les lectrices comme la vraie romance, pas celle pour tout le monde, puisqu’elle joue avec tabous et limites du supportable. Confidentielle, rarement publiée chez les grands éditeurs (ne vous fiez pas à des titres qui se disent dark romance ou s’intitulent comme ça, ce n’est pas forcément les plus représentatives), la dark romance ne faisait pas vraiment parler d’elle, mais le fait que Netflix ait mis à son programme le premier opus d’une saga polonaise qui emprunte l’un des scénarios les plus anciens de la dark, l’enlèvement et le syndrome de Stockholm, pousse à se réinterroger sur ce genre.

La dark romance est un genre qui a la particularité de développer une romance, là où elle ne devrait pas naître. Nous sommes donc aux confins du genre, presque en dehors.

– Le premier élément est la violence. Elle est inhérente aux genres et elle s’exerce souvent contre les héros, plus particulièrement l’héroïne.

– Le second est des relations sexuelles qui participent à la violence. Elles sont souvent imposées, basées sur la douleur des héros, particulièrement l’héroïne une fois encore.

– Le troisième est le fait que nous sommes souvent dans un milieu underground, allant des pratiques souterraines d’une confrérie à l’université ou à un milieu carrément criminel, de trafiquants y compris de personnes. Cela peut être aussi une communauté fermée sur elle-même, une secte, un club de bikers…

L’action est alors une plongée dans un enfer pour un ou plusieurs personnages, qui vont progressivement sortir de cette horreur pour y trouver l’amour. Le plus perturbant est de voir se développer des sentiments romantiques dans des conditions où normalement ils ne devraient pas exister, comme entre un geôlier et sa captive, ou entre un criminel et une autre personne qui a parfois failli être sa victime. Mais, et c’est très important, la dark romance s’est largement éloignée de ce principe de départ, parce que notons-le, aux USA, où sont sorties les premières dark romance, ce schéma a vieilli et a évolué, sans doute parce qu’on ne peut pas reprendre à l’envi ce type de trame et que l’idée qu’un homme exerce de la violence sur celle qu’il aime/va aimer, est inconcevable. Surtout, depuis, nous avons « découvert » la violence conjugale, les abus sexuels, la culture du viol. Quand je dis « découvert », j’ai parfaitement conscience que certains le savaient depuis longtemps et que d’autres l’ignorent toujours. Il y a encore du chemin à parcourir.

Alors avant de continuer, reprenons les mots et leur sens.

La culture du viol est le fait de banaliser le viol, de toujours penser que la victime ment ou a cherché ce qui lui est arrivé, que l’agresseur paiera cher un « moment d’égarement », nier que les blagues sexistes créent un climat favorable pour les dits agresseurs. Ergoter pour savoir si une relation non consentie est un viol ou pas revient à maintenir cette culture du viol. Comme dire que le plaisir sexuel est incompatible avec un viol.

Le viol est dans le droit français, une agression sexuelle impliquant « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise. » Il y a peu d’ambiguité, me semble-t-il.

La dark romance joue-t-elle sur ces éléments ? Indéniablement.

Lorsque vous jouer sur le syndrome de Stockholm (phénomène psychologique développé par un otage vis-à-vis de son geôlier après une période longue de rapt : le kidnappé éprouve alors de l’empathie, des sentiments parfois pour le kidnappeur), vous pouvez rapidement tomber dans la culture du viol, parce que depuis très longtemps, violer une femme dans un contexte violent est une façon d’imposer son pouvoir or, c’est ce qui se joue entre un otage et son geôlier, entre autres. Nous ne sommes donc pas dans des éléments de séduction mais de domination et d’agression.

Faut-il donc éviter ce genre de sujet dans la romance ?

Pas forcément. La romance peut se développer partout, dans des contexte hyper improbables donc pourquoi ne pas écrire là-dessus, pourquoi ne pas jouer avec les tabous, les interdits, le fantasme du viol ? Attention, le fantasme du viol n’est pas la culture du viol. L’immense différence est qu’il s’agit d’un fantasme où une personne consentante joue à se faire forcer mais les deux partenaires sont parfaitement conscients que l’autre joue le jeu et peut l’arrêter s’il le souhaite. Certaines lectrices ne peuvent pas ouvrir un livre de ce genre, d’autres en raffolent, c’est comme ça. Mais il faut savoir ce qu’on fait. Et en tant qu’auteure, il faut se livrer à une fine analyse psychologique des personnages pour faire comprendre ce qui se passe dans la tête de chacun, rendre cohérente la marche vers des sentiments amoureux entre les deux personnages ; ne pas mélanger les deux notions si différentes de culture du viol et fantasme du viol.

Je lis de moins en moins de dark romance justement à cause de cela. J’ai lu des horreurs, selon mes critères. Comment comprendre qu’un homme maltraite une femme durant 90 % du livre et soudain, il lui lâche un « je t’aime » et elle l’aime aussi. Fin du livre. Euh… Tout est possible mais il faut savoir l’écrire et la dark romance ne pardonne guère les erreurs selon moi. On s’est peut-être habitués à lire des scènes violentes en se disant : « tout va bien, c’est un bouquin ». Attention à ce qu’il sous-entend, ou laisse passer. Pour être tout à fait honnête, je suis encore plus horrifiée quand tout cela se déroule dans une bonne petite romance où l’on voit un héros contrôler l’héroïne, lui dire comment s’habiller, comment manger, comment s’habiller, qui regarder, qui la séduit grâce à son argent ; qui voit rouge si un type la regarde en boîte… sans que ça ne suscite le moindre haussement de sourcils. Le fait alors que cela se passe avec des criminels, des types border-line, semblent plus facile à accepter mais ce qui ne l’est pas, c’est qu’une femme accepte tout ça, selon moi. À l’auteure alors de me convaincre que c’est un choix de la femme en question. On peut entendre qu’elle accepte ce type de comportement de la part de l’homme de sa vie, pour elle, pour d’autres femmes, mais il faut qu’on comprenne pourquoi. Bon courage, avec moi ce n’est pas gagné.

Parce que cela donne un message qui met mal à l’aise : « D’accord, il a des tendances à la domination, à la jalousie, pire, au viol… mais il est tellement beau et puis il l’aime. S’il l’aime, il ne sera pas comme ça avec elle. » Malheureusement on sait que non, l’amour ne fait pas changer ce genre d’individu. Sous-entendre l’inverse n’est pas logique psychologiquement et confond domination et amour.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut écrire que sur de gentils héros, doux et parfaits, tout aussi irréalistes. Mais il faut construire une évolution psychologique cohérente du personnage ou alors une héroïne qui accepte en toute connaissance de cause, sans qu’on ait l’impression qu’il y ait une emprise de ce type d’hommes et les relations qu’ils imposent. Je ne juge pas ça, chacun fait comme il veut s’il est heureux.

De la même manière, je ne juge pas les lectrices qui adorent ce type d’écrits et je ne pense pas que les interdire, les soumettre à une censure quelconque soit la solution. En revanche, je reste dubitative sur le niveau du débat, sur celles qui pensent que la dark romance est pour les « tordues » et les lectrices fans qui répliquent en parlant de « pudibonderie » ou qui nient la réalité des faits. La dark romance, plus que le reste de la romance joue sur des fantasmes très intimes d’où le rejet immédiat de certains et la fascination d’autres. Il faut être bien conscients des limites entre fantasmes et réalité et ne pas balayer d’un revers de main négligent ce qui dérange ou ce qui plaît aux autres. Fantasme du viol et culture du viol sont souvent confondus alors que ça n’a rien à voir.

Dernier point, la dark romance s’est infléchie dernièrement. On voit de plus en plus de héros victimes tous les deux, à égalité, et plus rarement un héros qui impose de la souffrance à l’autre. On sent que ce héros violent, pervers parfois, est bien difficile à mettre en scène. Certaines auteures rechignent alors à glamouriser, romantiser des scènes vraiment perturbantes. Par manque de moyens, de talent pour le faire ou tout simplement par peur du backlash qui devient de plus en plus fréquent. Je ne sais trop quoi penser de ces campagnes pour alerter, censurer. Je comprends l’indignation, mais j’aime moins les moyens utilisés qui ont beaucoup de défauts. Je ne crois pas non plus qu’interdire de tels écrits contribuera à faire disparaître le viol et la violence de façon plus générale de notre société. Ça serait bien mais c’est malheureusement plus compliqué. Écrire des thrillers horrifiques ou aimer en lire ne fait pas de vous un être violent, tordu, avec une propension au meurtre. Les interdire ne fera pas disparaître les tueurs en série. Mais dans ces livres, le meurtrier est toujours présenté de façon négative et a rarement droit à un happy end. Il reste le méchant de l’histoire même s’il a un côté fascinant ; le héros violent de la dark romance a droit à une fin de prince charmant… qu’il n’est pas. Tout le problème est là.

Les nouvelles dark romance posent d’autres soucis : peut-on s’aimer parce qu’on a été traumatisés ensemble ? Ou parce qu’on a décidé de se venger dans une expédition punitive commune et sanglante ? Pas sûr que ça soit plus acceptable.

La dark romance a sans doute encore beaucoup à dire mais il ne faut pas que les auteures et les lectrices négligent les aspects perturbants et les légitimes interrogations qu’elle suscite. Ce genre a eu un succès plus marqué chez nous qu’aux États-unis sans que je puisse me l’expliquer puisque ces livres sont sortis en premier dans ce pays. Oui, ils ont des valeurs morales différentes des nôtres mais tout de même. Si la dark française est solidement implantée, elle demeure et demeurera probablement un genre à part, qui ne gagnera pas toute la communauté. De façon plus générale, la romance a toujours un gros travail à effectuer du côté des lectrices mais aussi des auteures sur le message que l’on veut passer et sur ce flou très regrettable entre domination et passion.

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