La chute d’ Autant en emporte le vent

14 juin 2020

J’ai lu Autant en emporte le vent très jeune, je devais avoir une quinzaine d’années. J’adorais les romans historiques, je dévorais les livres et je ne le savais pas encore mais j’avais un goût pour les romances. Le contexte de la guerre de Sécession et le couple Scarlett/Rhett m’a envoûtée. Je le trouvais terriblement séduisant, follement ironique et visiblement tellement amoureux d’une jeune femme imparfaite, capricieuse, mais d’une force mentale exceptionnelle, capable de résilience. Il incarnait le héros par excellence. C’est sans doute ma première émotion autour d’une romance. J’avais beaucoup apprécié le contexte de la guerre de Sécession, de ce monde qui s’écroulait, un vieux monde, celui basé sur l’esclavage. Naturellement, je me réjouissais qu’ils perdent cette guerre et j’admirais profondément les soldats du nord qui mettaient fin à cela, dans la violence, certes.

Je me souviens avoir lu le livre un été, en quelques jours, et me faire disputer par ma grand-mère parce que je ne venais pas manger quand on m’appelait, scotchée à ma lecture. Ce qui, pour ceux qui me connaissent, est un signe de passion extrême chez moi.

L’année scolaire qui a suivi, ma prof d’anglais ( les séries américaines faciles d’accès n’existaient pas, Netflix non plus!) nous a passé le film en cours, c’était de bon ton visiblement à l’époque. Je n’ai pas autant aimé l’adaptation. Rhett Butler n’était pas Clark Gable pour moi, je trouvais le jeu d’acteur désuet. Pas étonnant, ce film date de 1939, les conceptions des relations amoureuses avaient déjà bien évolué et cela me paraissait plus flagrant à l’écran.

Plusieurs années plus tard, je ne me souviens pas pourquoi, mais j’ai voulu revoir le film. Cette fois, en français. Et ça a été une catastrophe. J’ai détesté le doublage dans notre langue. Scarlett était une petite capricieuse à la voix suraiguë, totalement insupportable. Et j’ai tiqué gravement sur le doublage de la domestique noire, l’actrice Hattie McDaniel. Cet accent mal rendu, où l’on ne prononce pas les « r », ces « Ma’am Sca’lett » répétés des dizaines de fois m’ont mise mal à l’aise. Beaucoup de choses me sont apparues alors sur ce contexte, le film a changé pour moi. Plus avertie aussi, j’ai tiqué à la scène où Rhett emporte dans les escaliers Scarlett pour ce qui a tout d’une relation sexuelle non consentie, donc un viol. Elle m’avait plu à la lecture, les images étaient moins faciles à supporter.

Je n’ai plus jamais revu le film ni relu ce livre après. Je me suis renseignée sur beaucoup de choses, le making off, car le tournage a été un véritable cauchemar digne d’un film lui-même ; j’ai beaucoup appris sur le sort de la communauté afro-américaine et sur l’esclavage, sur le fait que Hattie McDaniel a été la première femme noire oscarisée et qu’elle rétorquait à ceux qui lui disaient qu’elle avait joué plus de 80 rôles de servante, qu’elle préférait jouer ces rôles qu’être une servante. Bref, ce film a perdu de son charme même s’il gardera toujours une place spéciale pour moi. J’ai lu des centaines de livres depuis et beaucoup de romances, et pour moi, le personnage de Scarlett demeure fascinant, la relation amoureuse passionnante, et Rhett (celui du livre !) un modèle du genre. Mais voilà, pour moi, ce livre et donc le film sont de leur temps, écrits et réalisés par des gens qui vivaient il y a 80 ans et qui avaient des idées qui ne sont pas les miennes. Je ne parle pas de l’Amérique au moment de la guerre de Sécession mais de celle du milieu du vingtième siècle. Je crois que c’est le souci des œuvres aussi anciennes : au mieux, elle ne nous parle plus, au pire, on ne peut plus les lire ou les regarder. Rares sont les œuvres éternelles qui ne prennent pas une ride. Cela ne retire rien à leur valeur. Autant en emporte le vent est une œuvre épique et puissante. Les idées véhiculées sont vieillies, rances et détestables. Elles n’ont jamais été justes même si à l’époque où elles ont été émises, ce n’était pas forcément dénoncé comme il fallait, aujourd’hui, on ne peut plus se voiler la face.

Faut-il alors interdire le livre et le film ? Y ajouter une « recontextualisation » ? Toute forme de censure me met à l’aise et ouvre la porte à un exercice dont on connaît mal les limites. Je pense que la pédagogie, l’apprentissage de l’histoire est toujours mieux qu’une « recontextualisation » qui sera sans doute bien trop rapide pour rendre compte de la situation du racisme aux USA à la veille de la seconde guerre mondiale (à laquelle les Afro-Américains seront largement « invités » à participer). Mais peut-être faut-il en passer par là…

Je comprends mal l’indignation des gens qui ne supportent pas qu’on remette ces œuvres en cause. Il est difficile de nier le racisme inhérent à ce livre et à ce film, la nostalgie d’une époque révolue et qui devait avoir bien du charme pour ceux qui étaient du bon côté, celui des Blancs et riches propriétaires de plantations. Peut-être que c’est l’idée qu’on casse l’image d’une œuvre qu’on a beaucoup aimée. Je suis passée par là.

Il en va ainsi de pas mal de livres ou films. Par curiosité, allez voir La Belle Équipe de Julien Duvivier qui met à l’honneur l’esprit de 1936. Le film montre un monde disparu aujourd’hui, qui ne nous parle plus du tout, pas assez éloigné pour avoir le romanesque d’Autant en emporte le vent, pas assez épique non plus. Pourtant, ils n’ont que trois ans d’écart. Personne n’a donc vu ce long-métrage sauf si on fait un travail d’historien ou qu’on écume les cinémas d’art et d’essais. Ce film, progressiste à l’époque, montre une bande de copains qui profitent de l’été 36 au moment où les Français gagnent les premières semaines de congés payés. Une romance ( et oui, je ne me refais pas !) unit Jean Gabin à une jeune femme, épouse de son copain. Elle va le séduire. Le pauvre ne peut pas résister, elle est tellement démoniaque, cette tentatrice, mais il arrive à s’arracher à ses filets et lui sort ses quatre vérités en finissant par la gifler. Le discours tenu, la gifle, la réaction de la gourgandine (qui ne l’aime que plus après cette bonne baffe), tout est hallucinant aujourd’hui mais n’a pas fait lever un sourcil à l’époque. Il mériterait une « recontextualisation » lui aussi. Au moins ! Combien d’œuvres de ce type ?

Il est évident que nos idées évoluent, que ce qui nous semble aujourd’hui inacceptable ne l’a pas toujours été. Je n’ai aucune réponse simple à apporter à la question de leur diffusion actuelle, avec avertissement ou pas. Je pense surtout que si nos mentalités évoluent vraiment, ces œuvres tomberont dans l’oubli d’elles-mêmes, tout simplement parce qu’on n’aura plus envie de les voir. En attendant, le meilleur remède demeure de s’instruire, de se renseigner, de s’interroger. C’est en fait le meilleur remède contre beaucoup de choses.

No Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.