Le cul entre deux chaises…

20 février 2020

Ou comment les auteures de romance essaient de satisfaire deux publics de plus en plus différents au sein du lectorat du genre.

Au fil de mes lectures, je tombe de plus en plus souvent sur des livres qui évoluent sur le statut de la femme, qui tentent de coller aux évolutions de la société d’aujourd’hui. Il est impossible d’écrire comme il y a cinq ans, avant les multiples alertes qui ont été données sur le comportements face aux femmes au sein des couples, dans le milieu professionnel, sportif… Mais il est bien difficile aussi de faire évoluer les mentalités et les lectrices de romance ont souvent du mal à remettre en question ce qu’elles aiment. Parce que contrairement à moi (on ne se refait pas !) elles veulent que leur lecture demeure essentiellement fantasmatique et « sans prise de tête », pour « rêver ». J’entends cela très souvent et je peux comprendre mais tout de même, n’est-ce pas un argument un peu facile pour refuser de s’interroger sur certains situations que les romances banalisent à l’extrême ?

Les auteures savent tout cela, ont sans doute des opinion sur la question mais tentent, au moins pour certaines d’entre elles de viser un juste milieu qui les entraînent dans des gymnastiques parfois assez ridicules.

Je vais développer l’exemple du livre de Sawyer Bennett que je viens de terminer et dont la critique est en ligne. Pour ceux qui veulent le lire, passez directement à la fin de l’article car je vais spoiler l’histoire !

Le roman en question n’est pas mal écrit, mais très emblématique de ce que je dénonce plus haut. Il s’intitule Dominik, du nom du héros, comme les précédents de la série, tous dotés d’un prénom masculin. L’héroïne se prénomme Willow et est une reporter de guerre, qui adore son métier, est toujours par monts et par vaux. C’est un métier à risques de toute façon. Elle est également très bien seule, sans relation sentimentale, après une expérience douloureuse qui l’a vaccinée. J’aime ce genre d’héroïnes encore relativement rares. Willow et Dominik partagent une intense attraction sexuelle, qu’ils vont explorer très vite, pour leur plus grand plaisir. Dominik veut continuer. Willow, non. Toute relation suivie avec un homme lui fait peur, donc c’est assez logique. Que va faire Dominik ? Insister, bien sûr, à coup de SMS.

Cette partie du roman est très traditionnelle : le héros est un riche homme d’affaires, dominateur au lit. On a lu ça mille fois et ô surprise, Willow qui est une fille très indépendante et ne s’en laisse pas compter se découvre une grande envie de soumission au lit. Elle est surprise mais Dominik, moins et il ne lui laisse pas le choix. Alors tout cela est relativement cohérent mais très classique. C’est bien pratique ces attractions sexuelles parce que la chair est faible et Willow va commencer à céder sur tous les points. Elle ne veut pas de relation suivie, mais dès que Dominik le peut, ou le veut, ils passent la nuit ensemble ou plusieurs jours. Alors, évidemment, c’est une romance, il faut bien passer du refus initial à un mariage donc forcément que la situation évolue. Mais ce n’est pas questionné dans le livre. Willow refuse au début puis concède que finalement c’est sympa de coucher avec Dominik et de partager sa vie très cool dans de belles maisons et avec de belles voitures. Tout cela est très traditionnel et se lisait il y a bien longtemps. Ne nous voilons pas la face, ça fait rêver justement…

Et puis, il y a le très intéressant métier de Willow. Quand Dominik apprend les risques qu’elle prend et qu’elle a déjà été blessée sur un reportage, il pète un câble et hurle qu’elle doit arrêter cela tout de suite. Je vous rassure, l’auteure sait qu’on ne peut plus faire cela et Dominik prononce plus tard, un très joli discours où il dit que Willow a le choix de faire ce qu’elle veut. Mais tout de même… sa première réaction est peu encourageante ! La seconde information, c’est que Willow a caché à sa famille ce qu’elle fait exactement et qu’eux aussi vont tout découvrir de façon inopinée. Elle va devoir se battre pour dire qu’elle veut continuer. Pour le coup, beaucoup de lectrices doivent penser que c’est la réaction normale : inquiétude, envie de lui demander d’arrêter pour ne pas inquiéter les proches… Il aurait été intéressant de creuser ce sujet, mais ce n’est pas le cas. L’auteure se contente du joli discours de soutien de Dominik, puis Willow part en mission dans un lieu dangereux par défi, pour le contrarier et prend de gros risques. Elle rentre au pays, honteuse et on ne parle plus de son métier ni de ce qu’elle fera. Au temps pour la jeune femme indépendante et responsable qui utilise sa dangereuse profession comme moyen de chantage affectif. Pas de questionnement non plus sur les femmes qui exercent ce type de métier, si c’est plus difficile que pour un homme, si la famille l’accepte bien, ni si, au final, un homme en couple avec une femme qui fait ce métier le vit bien ou pas.

Voilà où je veux en venir : les auteures savent que les héroïnes nunuches qui ne hurlent pas leur indépendance ne fonctionnent pas bien donc cherchent à créer des personnages « forts ». Mais le sont-ils vraiment ? Finalement Willow va épouser Dominik et on ne sait pas vraiment si elle travaillera encore dans le photo-journalisme. On joue sur les deux éléments. Oui, elle est indépendante, oui, Dominik la soutient, pas tout de suite mais bon… En conclusion, cependant, elle a perdu pas mal des éléments la caractérisant. Et le livre a évité les questions brûlantes que ça soulève.

Si l’on est optimiste, cela montre tout de même une évolution notable surtout du côté du lectorat qui ne supporterait plus certains choses, si l’on est plus pessimiste, on peut souligner que tout cela demeure des toilettages, plus que de vrais changements, que l’on a le bon discours, la bonne phrase qui déculpabilise mais pas d’analyses sérieuses ni de vraies prises en compte des problèmes actuels. Pour moi, nous en sommes au stade d’il y a quelques années lorsque la romance s’est interrogée sur le préservatif dans les scènes de sexe. Une vague de critiques s’abattait régulièrement sur ceux qui n’évoquaient pas le sujet. Le débat était alors de se demander : faut-il systématiquement une phrase pour que l’on sache clairement que le héros porte une capote ? La réponse était globalement oui. Ce type de question est maintenant posé pour le consentement. Faut-il que le héros vérifie verbalement le consentement ? Pour ma part, je répondrais oui, évidemment. Est-ce que ça passe par une petite phrase convenue ? Non. C’est toute la scène, tout ce qui a précédé, toute la personnalité du héros et de l’héroïne qui font que lorsque la scène de sexe arrive, personne ne doute du consentement du personnage féminin. Bien plus compliqué sans doute, mais les auteures doivent avoir le talent de faire cela.

Encore une fois, il en va de la qualité de la romance. On ne peut plus se contenter d’avoir le cul entre deux chaises. D’abord parce qu’on risque dangereusement la chute ! Et pas la peine de se livrer à des arrangements cosmétiques, à coup de petites phrases bien-pensantes. Il faut des héros et des héroïnes qui correspondent à notre époque, à nos valeurs (car elles sont franchement partagées). Et surtout… il ne faut pas se laisser freiner par une partie du lectorat ou d’autres personnes qui pensent que tout changement pourrait être néfaste. Au contraire, la romance a besoin d’échapper aux carcans, aux thèmes imposés, aux phrases toute faites. Tellement que je crois préférer un livre qui vante des valeurs qui ne sont pas les miennes que ce mélange parfois indigeste qui ménage la chèvre et le chou. Et bien sûr, j’adorerais une romance passionnante qui aborde franchement, intelligemment, tout cela. Mais j’en ai déjà lue en français et en anglais donc… c’est possible !

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