La romance, une industrie littéraire

3 février 2020

Je lis de la romance depuis très longtemps et je ne peux que constater que la romance est entrée dans son ère industrielle. Pour une fois, je vais peu parler de contenu des livres ni de qualité car il est plus question ici d’un marché économique. Eh oui, un livre est l’œuvre d’un créateur, son auteur, mais il est aussi un objet vendu sur un marché que la surproduction guette. Il ne faut pas se boucher le nez en protestant que tout cela est secondaire, ça ne l’est pas du tout. Écrire est un travail, parfois le seul exercé par l’auteur d’un livre et le livre a un coût de fabrication et de distribution.

Le marché du livre s’est massifié de façon générale, il n’y a qu’à voir le nombre de livres publiés au moment des deux rentrées littéraires, celle de septembre et celle de janvier. Mais celui de la romance, c’est un peu différent.

Avez-vous compter le nombre de sorties par semaine ou par mois ? Il suffit de consulter un des nombreux blogs ou comptes qui se sont créés ces dernières années autour de la romance pour constater qu’il y a au moins une vingtaine de titres par semaine et je pense qu’il y en a en réalité bien plus car certains passent totalement inaperçus. Si l’on garde ce chiffre, près de quatre-vingts livres par mois sont publiés. Je parle ici des sorties francophones, écrites par des auteures de langue française ou des traductions. Autant dire qu’il y aura des victimes, des livres qui n’accrocheront le regard de personne, pas parce qu’ils sont mauvais, non, simplement parce que les poches des lectrices ne sont pas sans fond et que du coup, ce sont les plus accrocheurs, les plus relayés, les plus… qui auront droit à leur petit succès. Court. Puisque la concurrence arrive dès la semaine d’après. C’est bien de la massification. On publie beaucoup, à tour de bras parfois, dans un but simple : si un livre ne gagne qu’un public limité, multiplier les sorties peut compenser. On peut ainsi noyer le marché sous ses productions. Si vous publiez dix livres par mois et votre concurrent cinq vous avez le double de chances de vendre un de vos ouvrages.

Cela oblige maisons d’édition et auteurs surtout à maintenir un rythme effréné. L’idée est que le livre a une durée de vie courte (traduire : une visibilité très temporaire, celle qui est donnée, gratuitement par le classement Amazon, d’où l’importance des avis massifs sur un livre, qui le sort du lot.) Il faut donc toujours proposer du nouveau au client, la lectrice, pardon ! C’est la stratégie de Zara ou de groupes de ce type dans le textile : toujours des nouveautés, plusieurs « collections » par an et pas simplement été/hiver, de fréquentes promotions ou soldes déguisés… Prenons l’exemple de Vi Keeland qui alterne les sorties seule et les co-écritures avec Penelope Ward ; elle est donc présente environ tous les deux mois sur les plateformes et dans les classements. Malin. Plusieurs auteures francophones adoptent ce type de travail, alternant les publications en auto-édition ou en maisons d’édition, sous un même pseudo ou sous plusieurs. Certaines créent ainsi des rendez-vous réguliers jusqu’à une fois par mois avec leurs lectrices.

Il y a donc une production importante, massifiée, avec la technique du crash-test numérique : c’est une technique économique permettant de tester un auteur, un livre, une nouvelle idée… Si cela fonctionne, il sera toujours temps de passer au papier. Gare à ceux qui ne lisent qu’en numérique, une grande partie de la production leur échappe ! Car tout ne fonctionne pas, loin de là.

Enfin dernière étape de la production de masse, c’est la standardisation, c’est à dire la tendance à publier des histoires identiques. Pourquoi se réinventer si ça marche bien comme ça ? Il faut une identité visuelle, donc des couvertures qui se ressemblent ou jouent sur les mêmes caractéristiques. Il faut aussi des thèmes repérables et parfaitement clairs dans le titre. Vous avez envie d’une histoire de colocataires qui tombent amoureux ? Il suffit de mettre « coloc » dans le titre. Il en est de même pour le demi-frère, le sportif (la couverture est importante alors car c’est du foot américain si on voit un ballon ovale…), la petite sœur du meilleur pote, le rocker (la guitare sur la couverture…) etc. Certains livres édités ne sont alors qu’une succession de scènes déjà lues mais réinterprétées par l’auteure, parfois avec talent. Ou pas. Cela est très réconfortant, ne bouscule pas le lecteur. Parfois un OVNI fonctionne, indique une inflexion de la tendance des goûts et quelques mois plus tard, cet OVNI est devenu un thème récurrent lui aussi.

La romance a pris ce rythme depuis quelque temps. Et ce n’est pas nouveau. C’est exactement comme ça que la romance existait quand on en parlait moins, car cela fonctionnait déjà bien, la littérature sentimentale même si beaucoup d’éditeurs s’en détournaient avec dédain. Combien de romances historiques avec le mot « highlander » dans le titre ? Et les petits formats Harlequin ? Une seule collection pouvait donner naissance à huit titres mensuels.

Attention, ce type de production peut donner de très jolis livres. On n’a pas toujours besoin de porter du Chanel, Zara, c’est très bien. On n’a pas toujours envie de manger dans un restaurant trois étoiles, un McDo peut-être très sympa parfois. La différence est cependant notable.

Où sont les restaurants trois étoiles de la romance ? Les Chanel ? Parce qu’il ne faut pas se mentir, manger dans un grand restaurant n’est pas la même expérience que déguster son McDo… Or, dans la romance, il n’y a pas de Chanel ni de trois étoiles. On ne se pose pas la question, puisque l’essentiel, c’est cette production de masse. Et c’est dommage, car cela a des effets très négatifs. Qui s’inquiète de la qualité de la romance ? Pour moi, un livre qui se vend beaucoup n’est pas forcément bon, il n’est pas obligatoirement mauvais non plus. Mais dans ce système, tout le monde se moque de cela. À quoi bon se remettre en question, travailler un texte, s’interroger sur le style ? Pour un livre qui va rester visible quelques semaines ? Ce serait beaucoup d’énergie pour rien, pour un lectorat qui ne cherche pas le luxe rare mais plutôt un large choix à bon prix. Les Chanel et grands restaurants, cela coûte cher. La seule différence est que la production non industrielle ne rendrait pas le livre plus cher ou pas beaucoup. Cela permettrait peut-être de se poser la question de la qualité et ne pas faire de ce genre une simple consommation rapide. Parce que dans la haute couture ou la gastronomie, le génie créatif des grands couturiers ou cuisiniers est reconnu et que l’on a besoin d’eux pour faire avancer les choses et venir nourrir l’imagination de tous. Cela, accessoirement, donnerait une image plus noble à la romance qui en a bien besoin. De fait, comment lutter contre certaines critiques sans se poser la question de la qualité ? Et puis, il y a l’auteure dans tout ça. Est-il bien traité et considéré dans un système comme celui-ci ?

La production industrielle n’empêche pas que ça soit bon et il y aurait de la place pour une romance différente, qui se remet en question, évolue. Il faut juste lui laisser une chance.

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