Mais que se passe-t-il à la RWA ?

2 janvier 2020

La romance, ton univers impitoyable… suite !

Pour comprendre le titre énigmatique de cet article, expliquons déjà ce qu’est la RWA. Il s’agit de la Romance Writers of America. Cette vénérable institution, créée en 1980, réunit les auteures de romance aux États-Unis et organise chaque année une convention fameuse, au mois de juillet où interviennent les écrivaines les plus côtées du genre et au cours de laquelle sont remis les prestigieux RITA Awards, qu’on pourrait appeler les oscars de la romance. Il y a une dizaine de catégories et pendant des années, adhérer à cette association, participer aux conventions (elles sont ouvertes aussi aux lectrices et à qui veut s’y rendre) était l’évènement annuel autour de la romance outre-atlantique. Mais depuis plusieurs années déjà, l’institution a manqué quelques importants coches comme celui de l’auto-édition, de la romance MM, ou celui de ne pas donner un award chaque année à Nora Roberts… Tout doucement, les limites étaient en train de bouger jusqu’à il y a quelques semaines et un scandale qui ne finit pas d’avoir des conséquences.

Courtney Milan, une auteure de romances historiques que vous connaissez peut-être car elle a été brièvement publiée en France par Milady, a jeté un pavé dans la mare. Elle a dénoncé le caractère raciste de certaines romances des années 90, notamment une bien précise qui mettait en scène une héroïne chinoise. L’auteure, Kathryn Lynn Davis, pour la nommer, soulignait alors en toute candeur la soumission naturelle des femmes chinoises. Courtney Milan qui a des origines chinoises a trouvé cela très agaçant et dénoncé ce ton, cette généralisation qu’elle trouve abusive. Cela aurait pu en rester là, sauf que la RWA est intervenue, condamnant fermement les propos de Courtney Milan et l’a exclue après avoir soutenu l’autre auteure et sa parfaite description historique de la Chine du dix-neuvième. L’exclusion a été justifiée par le fait que le règlement intérieur interdit à une auteure de critiquer le travail d’une autre, membre de la RWA, ce qu’est Kathryn Lynn Davis.

Folle de rage, Courtney Milan s’est largement exprimée sur les réseaux et cela a entraîné de multiples réactions dont la démission de membres éminents de la RWA (et le soutien de Nora Roberts, rien de moins, à Courtney Milan). Sans donner tous les détails, la RWA vacille depuis sur ses bases et tout le monde semble tomber d’accord sur le fait que l’institution a sérieusement besoin de revoir son mode de fonctionnement.

Pour ma part, au-delà de cette querelle, je reviens sur le reproche formulé par Courtney Milan. Si je n’ai pas lu précisément ce roman, j’ai remarqué il y a bien longtemps le fait que la romance était aux États-Unis, essentiellement blanche et très peu diversifiée, autant dans les ethnies que dans les genres. J’ai même écrit un article sur le fait que la romance actuelle y compris francophone avait suivi le même chemin. Nombre d’auteures françaises choisissent un contexte américain et par mimétisme, des héros qui sont plutôt identiques à ceux que les Américaines mettent en avant. J’ajouterai qu’il n’y a pratiquement pas de héros afro-américains ou métisses dans la romance aux États-Unis, ce qui est un comble, ou alors qu’on les trouvait dans des collections spécifiques, classifiées « interracial »… Il n’aurait pas fallu tomber sur un couple mixte ou d’une ethnie différente sans le savoir… Le summum était Harlequin qui a longtemps eu une collection afro-américaine et dont le site permet encore aujourd’hui de trouver des livres avec des Afro-Américains, comme si l’ethnie et la couleur de peau changeaient l’histoire d’amour…

Quant au reproche précis de Courtney Milan, il suffit d’ouvrir un romance historique des années 90 voire 2000, se déroulant dans l’Ouest pour avoir droit à ces descriptions « exotiques » des Amérindiens par exemple ou d’autres peuples. Il fallait faire rêver, donc on insistait sur le côté « bon sauvage » ou « sauvage » tout court. Et que dire des stéréotypes de la collection Azur de Harlequin où on met en scène des héros espagnols (donc ombrageux et sanguins); italiens (donc charmeurs et dragueurs) ou arabes (forcément richissimes ou rois éclairés de leur micro-état bien sûr) ?

Je suis d’accord pour parler d’une vision raciste complètement dépassée, et je ne vois pas l’intérêt de défendre ces romances. Le genre est éminemment périssable, même quand la romance est historique. Ceux qui sont considérés comme des chefs-d’œuvre ne font pas exception. Pendant très longtemps, elle ne se préoccupait pas de réalisme, de réalité historique, ou d’éléments comme la diversité, le respect des minorités… Et elle le fait encore.

Si aujourd’hui, il commence à y avoir des héros plus diversifiés, moins « blancs », moins unifiés, si l’on respecte bien plus la romance MM et que l’on n’a plus droit à des caricatures d’homosexuels dans la romance MF (Vous savez, le bon copain gay de l’héroïne qui parle chiffon avec elle…), il y a encore bien des progrès à faire sur la description des rapports homme/femme, sur ce qu’on accepte encore des héros et pas des héroïnes… Si jamais vous ouvrez une romance historique des années 90, préparez-vous à des horreurs ! Je vous recommande (est-ce le mot ?) tout particulièrement Bertrice Small, mais aussi la très connue et respectée, Kathleen Woodiwiss qui sous prétexte que son héros vit au onzième siècle, dans Le Loup et La colombe, le laisse ficeler l’héroïne à un lit. Et je ne parle pas d’autres livres où le héros est plus qu’insistant, les exemples sont foison. Mais ces livres ne sont plus très lus aujourd’hui, du moins je crois. Pourtant, il y a bien des romances contemporaines avec des machos ordinaires qui traînent encore ou des pseudos dark romance où le héros, biker ou criminel, fait ce qu’il veut à l’héroïne. Ou presque. Il me paraît encore plus urgent de les dénoncer que feue Kathleen Woodiwiss qui publiait dans les années 1970 et n’est plus vraiment en tête de gondole.

Le prochain scandale à dénoncer sera peut-être l’objectification des corps masculins dans la romance. Si admirer un corps bien proportionné est arrivé à tout le monde, la façon dont certaines romances insistent grassement sur cela devrait commencer à interpeller.

Bref, cette tempête à la RWA cache sans doute des failles internes à cette institution des années 80, époque largement remise en cause de façon générale pour sa vision maintenant considérée comme complètement fausse de plusieurs sujets allant de l’écologie aux rapports homme/femme et même de la diversité. Derrière ce scandale interne, il y a la façon dont la romance compose très facilement avec des simplifications, des visions du monde assez rétrogrades. Rien de neuf, nous le savions déjà, ça se confirme, c’est tout. Peut-être que cela change aussi et que l’argument massue qui demande qu’une romance fasse plus fantasmer qu’autre chose ne suffira plus à l’avenir. Comment rêver si l’on présente un monde aux valeurs qui ne sont plus tout à fait ou plus du tout les nôtres ?

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