La romance : vers une surproduction ?

19 mai 2019

Je lis beaucoup en anglais, la version originale pour beaucoup de romances. Vous ne le savez peut-être pas mais la majorité des sorties se fait le mardi donc je passe toujours un temps le week-end pour repérer ce qui m’intéresserait éventuellement, sur des blogs américains que je suis depuis plusieurs années pour la plupart.

Je viens de le faire et mardi, sur l’un d’entre eux, aestas.bookblog.com, une seule parution est annoncée et une unique autre pour le reste de la semaine… Ce n’est pas un fait isolé, seulement un peu plus prononcé que d’habitude. Mardi dernier, il y en avait cinq. À titre de comparaison, toujours sur le même blog, il y a dix-huit mois (j’ai encore mes notes manuscrites avec les titres relevés), il y en avait une quinzaine chaque mardi et quelques autres pour le reste de la semaine.

Peut-on en déduire que la romance est en train de diminuer la fréquence de ses parutions ? Pas du tout. Si on compte le nombre de sorties, on doit être sur le marché en anglais à une centaine de titres par semaine. Ce chiffre est le résultat de mon évaluation personnelle donc n’a rien de scientifique mais je peux vous garantir qu’elles sont nombreuses.

Non, il se passe que les blogs, notamment ceux ayant quelques années d’existence, ne repèrent plus qu’une poignée de titres et auteures, souvent déjà dans leurs choix depuis un moment. Je m’aperçois que je fais la même chose. Mes derniers livres repérés ou lus proviennent tous d’auteures que j’apprécie déjà ou dont j’attendais les sorties : Samantha Young, Emma Scott, Ilsa Madden-Mills par exemple. Si je m’aventure sur des auteures inconnues, nouvelles ou pas, je suis souvent déçue, ce qui fait que vous n’avez pas forcément de chronique car je n’en fais pas lorsque je ne termine pas le roman.

En réalité, sept ans ou presque après la sortie de Cinquante nuances de Grey, quatre ans après celle d’After, les gros best-sellers dans la romance ont disparu. L’explosion que cela avait entraînée, dans la production et les thèmes abordés, parvient à un tournant. Il n’est pas forcément perceptible pour toutes les lectrices parce que beaucoup sont arrivées après 2015 et n’ont même pas forcément lu ces deux ouvrages. Mais si vous avez un peu plus de recul et si vous avez activement lu depuis la sortie de ces deux titres, vous devez comprendre, comme moi, ce qu’il se passe. Outre-Atlantique, il y a surproduction de romances ; le public est plus important que chez nous mais il arrive un moment où publier le énième roman qui raconte comment un bad boy rocker/biker/tatoueur/acteur change et trouve sa rédemption grâce à l’amour devient un vrai défi au bon sens. Comment espérer se faire repérer dans un tel déluge de productions qui ont un pitch similaire ?

La réponse est simple : grâce à son talent. Et il n’en naît pas un par semaine. Or, j’ai parlé d’une centaine de sorties hebdomadaires là-bas. Et encore, je ne parle pas des publications en langue anglaise provenant de traductions ou d’auteures non-américaines ou anglaises mais s’exprimant dans cette langue… Donc forcément il y a surproduction de romances moyennes voire carrément mauvaises. La seule façon de s’en sortir est de trouver des angles nouveaux, parfois de forcer le trait, ce que j’appelle la surenchère donc d’écrire, par exemple, une dark romance qui explose toutes les limites des tabous parfois en dépit du bon sens. Une autre est d’aborder des thèmes qui prennent un coup de jeune comme le fantastique… alors qu’il y a quatre ou cinq ans, on croulait sous la romance paranormale ou la bit-lit et que beaucoup s’en sont éloignées par lassitude… Enfin, on peut aussi jouer la quantité et publier le plus possible : il y a moins de ventes par titres mais on occupe le terrain, très régulièrement, au risque d’écrire trop vite, de fatiguer les lecteurs sinon les fans absolus et de contribuer à la surproduction… L’ultime solution est de chercher à se faire repérer grâce au soutien de blogs ou d’influenceurs. Or, je l’ai dit plus haut, ils ont tendance à restreindre le nombre d’auteures ou de livres qu’ils signalent. Tout simplement parce qu’ils n’en trouvent plus autant d’incontournables et qu’ils ont bien moins de coups de cœur. Au milieu de toutes ces sorties, il n’est pas impossible que de bons textes passent inaperçus, parce que chaque nouvelle semaine amène une nouvelle moisson de titres. Comme il y a dans le même temps, pas mal de blogs, comptes insta… qui se créent, il se forme comme des cercles concentriques : auteurs de premiers plans/gros blogs, auteures moins en vue/blogs plus modestes… Chacun a donc sa place, mais pas la même. C’est bien me direz-vous… Oui et non. La romance ne se grandira pas par la quantité. Et le rôle d’un blog influenceur (je n’en suis pas un!!) selon moi n’est pas simplement de présenter des auteures ou des titres mais d’émettre un vrai classement, un vrai choix discriminant en fonction de ce qu’on aime ou pas. Si cela ne va pas avec ce que tout le monde dit, quelle importance ? Toutes les grandes nouveautés ont commencé dans l’indifférence générale et ce sont les lectrices les plus honnêtes, les plus indépendantes qui ont senti le coup venir. Heureusement qu’elles étaient là… sinon aucun des succès dont j’ai parlé n’auraient émergé.

La vérité est donc qu’il va devenir difficile d’exister à un premier plan dans la romance en anglais. Il faudra des auteures au talent nouveau ou/et une façon d’aborder des thèmes rebattus avec une originalité pour vraiment relancer les choses mais pour cela il faut du temps, du talent (oui je l’ai déjà dit mais c’est central). Finalement, les auteures comme Anna Todd, EL James, mais aussi Colleen Hoover parlaient de sujets relativement simples mais avec une manière nouvelle.

Et la romance francophone ? Je la connais globalement moins bien même si je suis certaines auteure et fais de jolies découvertes régulièrement. De moins bonnes aussi ! Mais il me semble que la problématique demeure la même. Il ne se passe pas une semaine sans que je découvre une nouvelle maison d’édition numérique ou une nouvelle auteure auto-éditée. Souvent les axes sont les mêmes, les collections identiques, la façon de se créer semblable. Je note qu’après avoir ratissé beaucoup sur Wattpad, on a davantage d’appels à textes ou de concours, sans pour autant négliger la plateforme aux « trésors ». Si je reste persuadée que ce système de lecture participative est très passionnant et riche, il a ses limites. En dehors de quelques auteures, qui ont émergé il y a un petit moment déjà, combien sont parvenues au premier plan récemment ? Très peu… Je pense donc que l’édition (ou l’auto-édition) va aussi entrer en surproduction avec la romance francophone, si ce n’est pas déjà fait. J’ai parlé des effets pervers que cela induit. Ils ne seront probablement pas différents. On aura donc probablement de nombreuses auteures au lectorat sans doute plus limité. Comme aux USA, il semble bien plus compliqué d’avoir des best-sellers de la dimension de ceux que l’on a connus. Et je ne parle pas uniquement des énormes succès. C’est un phénomène que l’on constate dans l’ensemble du marché du livre. Combien de romans publiés au moment de la rentrée littéraire ? Combien de succès ? Ou de livres qui trouvent leur public ? Bien peu…

Pour conclure, je dois avouer ma perplexité face à cette évolution. En tant que lectrice, j’aime surtout lire de bons livres. Je sens de plus en plus l’intérêt économique dans la romance. Je ne suis pas naïve : c’est normal, je ne suis pas non plus contre l’idée que cela soit une manière de gagner sa vie. Mais en tant que lectrice, j’insiste sur mon envie d’être bluffée, pas de façon artificielle. J’aime l’innovation, le soin pris à écrire, ne pas trop sentir que l’auteure a lu vingt romances sur le thème qu’elle a choisi et qu’elle en fait au mieux une forme de synthèse. Je sais que certaines lectrices adorent retrouver des thèmes identiques et des livres au schéma répétitif mais pas moi. Je suis de très près l’évolution de la romance et je sais que cette photographie actuelle bougera encore, mais j’avoue attendre avec impatience un renouvellement, l’émergence d’une romance avec une production moins abondante mais de bonne qualité et innovante. La romance a besoin de cela pour s’imposer comme un genre à part entière. Sans doute une douce utopie mais enfin… rêvons un peu !

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