L’affaire Cristiane Serruya

25 février 2019

Le monde la romance nous réserve parfois des histoires un peu curieuses qui révèlent des pratiques peu glorieuses, qui interrogent surtout après le dernier article que j’ai publié sur mon souhait de voir ce genre accéder à un statut plus respecté et respectable.

Qu’est-ce donc que cette affaire ? Cristiane Serruya est une auteure brésilienne, qui il y a quelque années, a abandonné sa carrière d’avocate (cela ne manque pas de sel d’ailleurs quand on connaît la suite…) pour se lancer dans l’écriture. Passionnée par le genre, elle a ainsi publié plusieurs romans (beaucoup d’ailleurs, on en compte une trentaine en sept ans environ). Tout allait très bien pour Cristiane Serruya, que je ne connais pas et dont j’ignore les ventes mais qui était affilée à la prestigieuse organisation qui délivre chaque année des RITA Awards, signe d’une forme de reconnaissance en tant qu’auteure. Il y a quelques jours, Courtney Milan, une auteure américaine de romances historiques l’a accusée publiquement de plagiat. Cristiane Serruya est restée silencieuse pendant quelques heures avant de nier avec indignation, disant ne pas comprendre puis elle a usé d’un argument assez atterrant : elle a utilisé les services de prête-plumes et les accuse d’être responsables du plagiat. L’affaire a pris d’énormes proportions dans les jours qui ont suivi. La dénonciation publique de Courtney Milan date du 20 février, quelques jours plus tard, plus de 35 auteures ont enquêté et trouvé des traces de plagiat de leur œuvre, allant du simple emprunt de quelques phrases à des passages entiers identiques au mot près. Parmi elle, il y a Nora Roberts, auteure ultra-connue au succès datant de plusieurs décennies et qui a eu des déboires avec une consœur très connue au USA, Janet Dailey. Cela avait conduit, à l’époque, à un procès que Nora Roberts avait gagné. Dans le cas de Cristiane Serruya, c’est le résumé d’un livre de Nora Roberts qui a été copié. Depuis, un hashtag circule sur Twitter : #copypastecris et recense les cas de plagiat. Quant à Cristiane Serruya, elle a disparu des radars, des réseaux sociaux et sans doute de sa carrière d’auteure. L’affaire et les révélations suivent leur cours mais tout cela m’interpelle au-delà du plagiat.

  • Courtney Milan, ancienne juriste elle-même, a rendu publiques ses accusations sans doute parce que dans le cas de Cristiane Serruya, un recours juridique semble peu probable. Elle est au Brésil, les procédures de justice sont complexes en matière de plagiat alors avec une auteure dans un autre pays… Je ne suis pas spécialiste donc je n’en suis pas certaine mais cela me semble compliqué de faire autre chose que de jeter en pâture une personne à la vindicte publique même si c’est très insatisfaisant pour les victimes et l’accusée. La justice, ce n’est pas la curée sur les réseaux sociaux normalement.
  • Comment une avocate a-t-elle pu être aussi sotte ? Parmi les auteures plagiées, il y a de grands noms du genre comme Nora Roberts, Tessa Dare, Karen Marie Moning… J’en passe et des meilleures. Cela va sans doute bien au-delà. Il a fallu du temps mais il était inévitable qu’une lectrice fasse un jour le rapprochement avec une œuvre déjà publiée. C’est exactement ce qui s’est passé. Comment l’auteure espérait-elle passer entre les mailles du filet ?
  • Ce qui me choque aussi presque autant que le plagiat, c’est le recours aux prête-plumes. Il y a quelque chose de profondément dérangeant à savoir qu’une auteure emploie un prête-plume, publie beaucoup et essaye donc de faire du métier d’auteure de romance une petite entreprise prospère, sans aucun scrupule. Cristiane Serruya s’est tournée vers un site qui offre toutes sortes de services free-lance dans des domaines très différents. On n’a peu de chance de tomber sur un écrivain au talent fou, ou même ayant une écriture correcte. Les tarifs pratiqués sont très bas, de plus. Elle a indiqué fournir des scénarios et quelques paragraphes écrits à ses prête-plumes. Les paragraphes en question étaient émaillés de passages pris à droite et à gauche… Quelle satisfaction cette femme avait-elle de sortir des livres dont elle n’était que très partiellement l’auteure ? Peut-on se contenter dans les cas où l’on pratique ainsi de publier sans relire, sans vérifier, alors que son nom apparaît sur une couverture d’un livre dont le contenu est peut-être sujet à problèmes ?
  • Cristiane Serruya était auto-éditée, je parle au passé, parce que je pense que tout cela est fini pour elle, ce qui jette la suspicion sur l’auto-édition et par ricochet sur Amazon qui commercialisait l’essentiel de ses titres. C’est Nora Roberts, qui dans un article sur son blog, a soulevé le problème. Elle évoque le fait qu’Amazon publie sans vérification notamment du contenu donc de la qualité. Je pense pour ma part qu’Amazon ne se préoccupe en effet pas de qualité mais si jamais la plateforme se lançait dans ce combat, cela limiterait beaucoup ce qui est édité ! Pas facile d’enrayer cela, le temps mis pour la démasquer le prouve. Ce genre d’affaires, d’une telle ampleur est aussi rare y compris chez les auto-édités. C’est plutôt d’autres aspects qui m’inquiètent, liés à la qualité en effet.
  • Et la romance dans tout cela me direz-vous ? Eh oui, il ressort de cette histoire que Cristiane Serruya a visiblement pensé que gagner sa vie en écrivant des romances était intéressant mais de façon « industrielle ». Donc, pas en créant des histoires sorties de son imagination mais en mettant en place toute une organisation en partie illégale (le plagiat) et en partie légale (les prête-plumes). Mais même la partie parfaitement honnête fait grimacer : oui, écrire est un métier qui mérite qu’on gagne sa vie et si on y fait fortune, tant mieux ; mais le faire de façon aussi froide et cynique attriste. Et puis ça jette un peu la suspicion sur tout le monde. Qui écrit vraiment ? Est-ce que finalement le plus important est le pseudo ou le patronyme ? Savoir que sous le nom de Cunégonde Dugenou, il y a peut-être deux, trois ou quatre auteurs qui se partagent le boulot, n’écrivent donc pas un livre entier ou pas tous les romans, est-ce important ? Après tout si on aime chacun des livres de Cunégonde Dugenou, n’est-ce pas le principal ? J’avoue que je préfère le savoir, moi. Il y a un exemple célèbre : V.C. Andrews est morte en 1986 et on sait que des auteurs ont repris le nom et publient régulièrement. On a vu ça dans la BD aussi. Mais on le sait. Différence de taille… La romance, sa qualité, sa reconnaissance comme un genre n’ont pas besoin de ça. Sans compter que la romance a peu de chance de proposer, dans ces conditions, de textes originaux, de qualité.

J’ose espérer que Cristiane Serruya n’est qu’un mouton noir dans le milieu, mais cela montre que la romance suscite beaucoup de convoitises et d’espoirs de gloire qui font déraper gravement certaines personnes. Publier énormément, utiliser des prête-plumes pour cela ou pour servir une sorte de pâté indigeste qui rassemble tout ce qui fonctionne (ou a fonctionné), prenant les lectrices pour des vaches à lait, les condamnant à une romance basique qui imite l’originale, doit pousser à la réflexion aussi. Ce n’est pas illégal mais pas vraiment ce qu’on attend d’un genre littéraire.

Quant à l’auteure elle-même, elle a sans doute bien plus fait parler d’elle avec ces révélations que par ses publications. C’est peut-être la leçon qu’il faut tirer de ce scandale américano-brésilien.

Pour rédiger cet article, j’ai utilisé l’article du L.A. Times sur le sujet, le billet du blog de Courtney Milan, un article très intéressant dont je partage totalement l’analyse de plagiarismtoday.com et un billet du blog de Nora Roberts sur le sujet.

No Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.