Et si la romance devenait un genre comme un autre ?

17 février 2019

Cela fait maintenant plus de cinq ans que la romance a déboulé dans les lites de best-sellers en France avec deux titres massues qui se sont succédés à quelques années d’intervalle : Cinquante nuances de Grey d’EL James et After d’Anna Todd. Dans leur sillage se sont engouffrés de nombreux livres, de nouveaux auteurs, tout un foisonnement de la romance qui a enfin émergé en France et a trouvé ses représentants francophones. Le terme de romance n’était jamais revendiqué par les auteurs, encore moins par les éditeurs et si on riait sous cape (et jaune parce que quand même les chiffres… aïe, aïe, aïe !) des succès de Marc Lévy, Guillaume Musso ou Nicholas Spark, ainsi que de quelques autres, les moqueries portaient sur le côté « populaire » de leurs écrits. Des auteurs comme Nicholas Spark ou même John Green ont pu se prémunir partiellement de ces critiques grâce à la fin malheureuse qui les exclut de la définition de la romance. Je sais que c’est contestable mais pour le besoin de la démonstration, j’insiste bien sur cette caractéristique. Nous sommes plus dans le mélodrame que dans la romance même si celle-ci est jolie et essentielle dans le livre. Vous noterez aussi que la plupart de ces auteurs sont des hommes et que les femmes ont sans doute pu s’engouffrer dans un boulevard inoccupé, celle de la romance pure et dure parce que les hommes faisaient très attention de ne surtout pas y aller. Depuis, cela a été très peu le cas ou alors avec les mêmes précautions qu’auparavant. Gilles Legardinier ne fait officiellement pas de la romance par exemple… Il s’en garde bien. Parmi les femmes, on peut citer Jeanine Boissard, qui, avec ses portraits de femmes souvent amoureuses a connu de jolis succès. Le point commun demeure qu’il ne s’agit pas vraiment de romance, mais d’autre chose, de littérature populaire ou de littérature féminine, la relation amoureuse est présente mais le livre a un autre but que de raconter une pure histoire d’amour. Du moins, c’est ainsi qu’il se définit et il fait moins peur, comme ça.

La raison de tout cela ? La romance reste un genre très mal vu et il ne faudrait pas confondre le fait que le marché est noyé sous des tonnes de parutions de qualité très diverse avec un vrai succès du genre ou mieux encore, une reconnaissance officielle de son existence. Il continue à exister un paradoxe terrible : tout le monde adore les histoires d’amour, les comédies romantiques, termes qu’ont récupéré certains auteurs justement parce que ceux-là sont honorables et vendeurs, mais la romance elle-même, celle que nous connaissons avec ces tropes, ces clichés, ces problèmes que je dénonce régulièrement, reste un genre évoqué avec la gêne ou les réactions qu’on réserve au porno : rires gras ou nerveux, affirmation haut et fort qu’on ne voit pas du tout l’intérêt de tels livres et que jamais on n’en ouvrira, moqueries diverses allant de l’ironie légère à un vrai ostracisme au nom de la protection de la littérature… J’en passe et des meilleurs.

Le constat est amer pour moi mais la romance n’a pas du tout franchi les limites que le polar avait en son temps, il y a plusieurs dizaines d’années, réussi à franchir. Littérature de gare, réservée à des personnes qui doivent avoir des problèmes dans la vie, torchons qui voguent entre le porno ou la niaiserie… la romance reste un peu une lecture inavouable, honteuse.

Mon amertume ne porte pas là-dessus mais sur le fait que je demeure persuadée que la romance peut donner naissance à des auteurs talentueux, à un genre digne de ce nom, à de vrais succès de librairie mais aussi de vrais succès de littérature. Jane Austen en son temps dépeignait d’une plume ironique la société de son temps mais a utilisé pas mal de tropes de la romance, parce que ce genre existe sous une forme ou sous une autre depuis longtemps. Elle a sans doute créé aussi un modèle de héros qui reste incroyablement populaire aujourd’hui, Darcy, le héros taciturne, qui cache sa passion sous ses épines. Pourquoi le chemin inverse semble impossible maintenant ? Un auteur de romance pourrait être considéré comme un écrivain talentueux, littérairement respectable. Je n’ignore pas que la littérature impose certains critères que la romance ne remplit sans doute pas toujours, j’y reviendrai, mais un Victor Hugo était à la fois un maître de la littérature et un écrivain qui abordait des sujets très romanesques, populaires, sociaux même dans Les Misérables ? Il n’y a pas d’incompatibilité. Et si on ne donne pas une définition trop restrictive et élitiste de la littérature, il me semble que la romance, au même titre que le polar peut y trouver sa place. Il ne viendrait à l’esprit de personne, aujourd’hui, de donner le prix Nobel à un auteur de polar mais rien n’empêche d’imaginer que cela arrive un jour. Pour un auteur de romance, il faudrait déjà que les libraires indépendants, mais d’autres aussi, acceptent d’y consacrer un peu de leur rare place. Il est vrai que plus le marché du livre vacille, plus la production augmente, poussant à sélectionner quelques titres seulement dans les centaines qui paraissent. Il faudrait se pencher sur ce problème. Mais la romance n’a aucune chance dans ce paysage. Elle prospère, plus ou moins, en grandes surfaces ou sur les plateformes d’achat mais pas ailleurs, signe qu’elle n’a pas franchi ce plafond de verre. On peut gagner beaucoup, beaucoup d’argent avec une romance, cela a été prouvé maintes fois et on sait que ce genre représente un pourcentage non négligeable des ventes de livres en France mais non… Cela semble pas vraiment concerner les professionnels du livre dans leur ensemble qui regardent avec un dédain pas forcément dissimulé tout cela. Vous en voulez une preuve ? Il n’existe aucune librairie spécialisée dans la romance à Paris. Vous pouvez ans doute trouver des spécialistes des livres de cuisine, de polars, de mangas, de tout ce que vous voulez y compris ce que nous n’imaginez pas. Mais de romance, non. Alors rêvons un peu… un lieu consacré au genre avec du personnel qualifié, qui sait vous renseigner, a les nouveautés y compris celles moins connues. Si ce lieu, toutefois, existait, n’hésitez pas à m’en faire part, je m’y rendrais séance tenante !

Alors, pour être tout à fait honnête, la romance a aussi des choses à se reprocher. Depuis qu’elle a explosé publiquement, elle ignore avec un mépris souverain parfois, la question de la qualité. Je précise tout de suite ce que j’entends par là : il n’est pas question de décréter qu’il y a de bonnes romances et de mauvaises, ni d’utiliser le critère du nombre de ventes pour établir ce classement. Oui, de mauvaises romances se vendent à foison, oui de très bonnes ne rencontrent pas leur public. C’est comme ça, et valable pour tous les genres de la littérature et bien d’autres domaines. Il n’en reste pas moins que lorsque vous avez un public à conquérir, et il est bien question de cela si l’on veut faire éclater ce plafond de verre, la qualité est primordiale. Vous n’arriverez pas à convaincre quelqu’un de réticent, ou sceptique avec une dark romance écrite à la va-vite et qui pour sortir du lot décide d’aller plus loin que la précédente. Vous élargirez peut-être le public de départ mais pour moi cela confine à l’attitude des badauds qui ralentissent pour voir un accident. Cela provoque parfois ce que l’on appelle un sur-accident. À méditer…

Écrire vite, trouver des angles tordus, provoquer, faire le buzz, pire, imiter un livre existant, suffit parfois à sortir du lot. À bref ou même à moyen terme, c’est sans doute un bon calcul. Pourquoi vouloir inventer autre chose ? Pourquoi ne pas faire ce que le public semble vouloir ? Cette fois-ci, cela s’apparente pour moi au succès de la télé-réalité. Aujourd’hui, on croule sous les programmes de qualité très variable, parqués sur quelques chaînes qui s’en sont fait une spécialité et qui se « contentent » de pécher dans une mare bien définie, celle de spectateurs qu’on connaît bien et à qui on propose ce qu’ils veulent. Jusqu’au jour où le filon sera totalement épuisé. Et on n’en trouvera plus…

Tous les genres sont confrontés à cela mais ils ont aussi leurs livres et auteurs de référence, de qualité, qui tirent vers le sommet. Il faut absolument que la romance fasse ce chemin. Il peut bien se multiplier les sorties et chacun y trouvera son compte mais pour avoir un public plus large, pas le plus passionné et acquis que nous connaissons bien et qui lit d’ores et déjà ce genre, la romance devra se pencher sur sa qualité et répondre aux critiques formulées qui ne sont pas toutes sans fondement. Pour moi, la qualité implique de remplir deux critères, ce n’est pas énorme !

  • Oui, le style est important même dans la romance. Cela veut dire que lorsqu’on écrit dans ce genre, on peut avoir sa patte, son style, sa façon bien à soi de raconter une histoire. C’est fondamental dans un genre qui utilise les tropes. Votre histoire raconte la rédemption d’un bad boy tatoué qui rencontre une jolie jeune fille bien propre sur elle, qui va le sauver de sa vie terrible, marquée par les abus et les échecs ? Déjà fait, de très nombreuses fois. Alors vous capturerez peut-être l’attention de nouvelles lectrices qui n’ont pas lu After parce que ce pitch est diablement efficace, mais après ? Si l’auteur a un vrai style, il peut arriver à rendre cette histoire totalement nouvelle. C’est magique. Alors, oui le style, ça compte, ça se travaille et cela ne veut pas dire qu’il faut employer des mots de plus de trois syllabes inconnus du grand public ni faire des phrases à la Proust de dix lignes de long.
  • Il faut une histoire à raconter, même si le pitch est celui que j’ai cité précédemment. Oui, c’est la trame générale mais l’auteur a trouvé des rebondissements, un contexte, un angle qui fait que c’est tout nouveau. C’est magique… et s’il trouve de nouveaux pitchs ou remet au goût du jour d’autres qu’on avait un peu oubliés, tant mieux. Mais il faut avoir quelque chose à dire, pas forcément un message universel à faire passer mais une vraie histoire que l’on porte, pas simplement écrire pour susciter l’émotion la plus forte ( mais aussi la plus fugace) ou la plus facile.

Ces romances, et j’en lis donc c’est déjà en cours, auront peut-être le privilège alors de sortir du monde un peu confiné des groupes ou pages de blogs qui donnent l’impression que la romance se porte bien. C’est partiellement vrai. C’est un genre ancien, qui retombe toujours sur ses pattes, évolue par phase et nous venons d’en connaître une, majeure. Mais le chemin à parcourir pour en faire un genre à part entière est encore très long, me semble-t-il. Pas la peine de devenir une lectrice compulsive qui achète tout ce qui sort et se planque derrière sa PAL himalayenne. La plupart des gens aiment lire de façon éclectique, parfois un suspense, parfois un essai, une romance, sur la plage, dans le métro, cent livres par an ou simplement trois… Ce genre a la chance de parler de ce qui concerne tout le monde : l’amour, ses affres et ses bonheurs. Autant le faire bien, pour le plus grand nombre et le faire sortir de cette affreuse petite niche où on veut l’enfermer, à côté de celle de l’érotisme bas de gamme ou des romans photos vieillots. Il faut trouver les Jane Austen de notre temps. Elles sont là, je le sais déjà et ce sont elles qui feront la grandeur du genre de la romance.

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