La romance, le féminisme et la place des femmes… et des hommes

5 novembre 2018

Il y a un an le monde était secoué par l’affaire du producteur de cinéma américain, Harvey Weinstein. Accusé d’agressions sexuelles par plusieurs actrices, il est poursuivi en justice et les conséquences de l’affaire, au-delà du personnage sinistre de Weinstein, sont énormes dans des milieux divers et variés sortant de Hollywood, touchant des milliers de femmes qui ont toutes révélé avec le hashtag MeToo qu’elles avaient été concernées par une forme d’abus, la plupart du temps sans que rien ne soit révélé.

La romance parce qu’elle parle de relations amoureuses et de femmes est aux premières loges, d’autant plus que beaucoup de livres hyper connus mettaient en avant des relations à la limite de la relation non consentie et que la plupart des livres gardaient un silence assourdissant sur les abus. Beaucoup ont parlé du viol, de violence conjugale, parfois de façon remarquable mais c’est plus dans les comportements jugés normaux, acceptables que se situait le problème pour moi. Toutes ces héroïnes qui tombent amoureuses d’un homme abusif qui ne change que parce que l’amour est magique et transforme le beauf absolu en prince charmant, m’interpellent. Si pendant longtemps, la romance a revendiqué le droit au fantasme, cela me paraît plus problématique, après l’affaire Weinstein et tout ce qui en a découlé. Aujourd’hui, montrer un homme dragueur lourd dans une romance, me semble plus compliqué, moins moderne. Dans les faits, rien n’a véritablement changé. Je peux citer des exemples d’auteures ou de livres précis qui tentent véritablement de changer la vision des choses mais ils ne représentent pas et de loin, l’immense variété de la romance. Il n’y a qu’à prendre n’importe quel livre et vérifier : la plupart d’entre eux ont encore tendance à montrer des séducteurs qui ont du mal à se départir de comportements possessifs caricaturaux et si la proportion d’hommes respectueux de leur compagne, qui tranchent vraiment avec ceux d’avant est plus importante, ils ne s’imposent qu’avec lenteur. Mais j’ai bon espoir que les héros « parfaits » vont gagner du terrain. Je précise qu’ils ne le sont pas mais c’est ce qu’on reproche à ce type de héros, allez savoir pourquoi ! Comme si la perfection se résumait à cela et demeurait, comme toute perfection un mythe inaccessible…

Il reste un long chemin à parcourir et plutôt que de considérer cela comme une façon de limiter la liberté des auteures ou d’imposer une vision morale de la romance, on peut y voir un moyen de suivre notre société de plus près, de faire tomber un des clichés qui veut que les histoires d’amour soient des contes de fées totalement déconnectées de la réalité, qui l’assument totalement et le revendiquent. Cela aurait le mérite de renouveler les thèmes de la romance qui commencent à s’user un peu, d’autant plus qu’ils sont traités de la même façon. C’est possible.

Je pense que beaucoup de lectrices n’ont pas forcément envie de voir les vieux schémas changer mais dans l’ensemble, les choses commencent à évoluer, les discours à se modifier et si la société parvient enfin à éradiquer certains comportements, la romance y parviendra. Pourtant plusieurs points m’interrogent dont un que j’ai développé dans un autre article. Si la romance peut mettre en scène des femmes fortes, indépendantes, féministes, respectées, il ne faudrait pas qu’elle inverse les rôles. J’avais tiqué il y a quelque temps sur le succès de certains romans dans lesquels l’héroïne se comportait en mec (traduire : parlait de sexe sans complexe). Les lectrices avaient hurlé à l’héroïne féministe et j’avais lu des phrases du genre : « ah enfin une femme qui s’assume, revendique sa sexualité… »  Je ne suis pas sûre que la cause de la femme avait gagné à avoir une héroïne qui se comportait comme certains mecs et héros les moins reluisants.

Et en parlant d’inverser les rôles…

Que dire de certaines couvertures avec des mâles très dénudés montrant de plus en plus de leur anatomie ? Effet garanti, me direz-vous, cela attire l’œil. Certes, mais on s’habitude à tout même aux physiques impeccables de ces messieurs, alors parfois il faut aller plus loin : en montrer plus, déshabiller encore plus… Et on se retrouve avec des couvertures qui justifient totalement le terme de mommy porn. Alors, attention, je ne demande pas qu’on revienne à un temps, déjà ancien, où on ne présentait que des couples, ou des images allusives. Je ne veux pas non plus qu’on mette une censure avec impossibilité de montrer un téton, dans le genre « cachez ce sein que je ne saurais voir ». Mettre de tels hommes sur les couvertures était aussi significatif d’un temps, d’une volonté de dire que les femmes aussi avec des fantasmes et que si le calendrier Pirelli avait pour équivalent celui de rugbymen, les romances pouvaient aussi jouer ce rôle de parler de sexe, de sensualité, d’érotisme, pour les femmes. Or, on a assez dit lorsque le corps de la femme servait à vendre tout et n’importe quoi qu’elles étaient considérées comme un morceau de viande à la boucherie, qu’elles étaient objectifiées, pour qu’on s’interroge sur la façon dont certaines lectrices se délectent de ces couvertures très suggestives. Le fait même que les héros des romances sont toujours parfaits physiquement, grands, minces, avec des abdos de sportifs, avec un sexe souvent au-delà de la norme, en dit long. Je n’ai pas encore trouvé le moyen de faire fantasmer sur un type gros, poilu dans le dos et avec un sexe rikiki ! Il y a une dimension fantasme dans la romance qu’il faut assumer. Il y a un aspect sensuel sinon érotique toujours présent. Je remarque toutefois un retour à des romances avec moins de sexe. Des nouvelles auteures sont bien plus réticentes et si la norme demeure à être très explicite, on sent que le BDSM à la Fifty Shades ou les romances érotiques à la Sylvia Day ont bien reculé.

Mais la tentation est grande de jouer sur cette corde. Il n’y a qu’à regarder le succès de certains mannequins de couverture présents lors des conventions ou manifestations de romance. Ce n’est pas nouveau. En son temps, le beau Fabio, connu de celles qui comme moi lisent de la romance depuis longtemps, affolait les foules. Mais il y a une sorte de barrière qui est tombée, qui a décomplexé beaucoup de lectrices. Je suis totalement d’accord quand il s’agit d’envisager la romance comme une affirmation de la libido des femmes, beaucoup moins quand on se retrouve avec des évènements essentiellement fréquentés par des femmes où certaines se comportent comme des poules aux hormones en folie autour d’un coq. Le mannequin de couverture fait son travail et cela n’implique pas qu’il est à la disposition de la lectrice « ravie » de le voir.

Il y a clairement un équilibre à trouver. Je déteste les censures, les limites morales trop fortes donc loin de moi l’idée de faire se rhabiller les hommes sur les couvertures, de ne pas parler de sexe dans la romance. Mais il ne faut pas que ce qui a été un recul de l’hypocrisie, une vraie affirmation de la sexualité féminine il y a peu, soit galvaudé ou tombe dans l’extrême inverse. La romance ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur la façon dont elle envisage les hommes et dont elle les met en scène dans l’histoire, sur les couvertures, autour des livres. Elle ne peut pas passer à côté d’un vrai débat sur le féminisme, donc sur la place qu’elle accorde aux femmes mais aussi aux hommes. En tous cas, je détesterais que la romance, genre féminin où les femmes ont plutôt le pouvoir, montre qu’elles peuvent elles aussi en abuser.

En tous cas, les affaires Weinstein et les différents mouvements, dénonciations, dépôts de plainte qui ont suivi obligent à s’interroger, à faire attention à ne pas inverser les choses. La cause des femmes ne gagnera rien à renverser les rôles et à faire des femmes des « porcs » juste pour prouver qu’elles sont égales aux hommes. L’égalité, oui, mais pour ce qui est mieux !

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