Un sujet tabou dans la romance : l’avortement

15 octobre 2018

Voilà un sujet, grave, que j’ai déjà abordé mais qui me paraît très important car l’actualité récente a remis sur le devant de la scène un débat qui semblait derrière nous, celui de l’avortement. Pour mémoire, Simone Veil qui a porté cette loi dans les années 70 s’est éteinte il y a peu de temps et beaucoup ont rappelé l’importance du combat qu’elle a mené dans ce domaine. Mais très récemment, le président du syndicat des obstétriciens a insisté sur le fait que la clause de conscience devait être maintenue car il est fondamental qu’un médecin puisse refuser d’effectuer un avortement, ce qui est pour le moins édifiant sur les difficultés que peuvent rencontrer certaines femmes dans leur démarche pour un avortement. Le pape, il y a encore moins de temps s’est fendu d’une petite phrase comparant l’IVG à un recours à un « tueur à gages ».

Quel rapport avec la romance me direz-vous ? Il est évident, pour moi… Il se trouve que j’ai lu récemment une romance, sympathique au demeurant, dans laquelle l’héroïne a été victime d’un viol et a souhaité garder son bébé. Comme toujours dirais-je. Dans nos romances, un bébé est toujours une bénédiction quelles que soient les circonstances. La plupart du temps, il est le fruit d’un « accident » et vient augmenter le bonheur de ses parents, le héros et l’héroïne. Bref, je pense que si le pape savait cela, il recommanderait la lecture de nos romances car elles ne disent pas autre chose que lui : un bébé, c’est bien, envisager de ne pas le garder, c’est mal. Si le héros soupçonne l’héroïne de s’être débarrassée du bébé qu’il lui a fait, il la regarde absolument horrifié et proteste énergiquement. Heureusement, s’il n’y a pas eu de bébé, c’est que la nature a bien fait (ou mal fait, le débat est ouvert) les choses. Donc la nature est une autre façon de parler de Dieu. Si Dieu vous laisse un bébé dans le ventre, c’est qu’il le veut et que cet enfant sera un vrai bonheur.

C’est un message systématique dans la romance anglo-saxonne parce que c’est le discours dominant aux États-Unis. L’avortement est très limité dans ce pays, complexe à obtenir même dans les États l’autorisant. Le discours reste qu’une grossesse non désirée est le résultat d’un dangereux laisser-aller (de l’héroïne) et qu’elle est punie par là où elle a péché. Comme nos romances ne veulent pas nous plomber avec un tel thème, elle présente souvent l’arrivée du bébé comme un vrai bonheur et cela confirme cette idée.

Et pourquoi pas ? J’imagine que de nombreuses femmes ont connu une situation où un bébé est arrivé plus vite que prévu et s’en portent très bien. Ces bébés qui ont grandi aussi. Mais c’est parce que ce bébé est arrivé seulement, un peu trop vite. Qu’en est-il pour celles qui ont vu leur vie changer radicalement et pas forcément pour le meilleur à cause de l’arrivée d’un enfant non-désiré ? Qui est encore pénalisé le plus dans une telle situation ? Le père ou la mère ? Et qu’en est-il de ses enfants nés d’abus ? de viols ? Pourquoi minimise-t-on encore à ce point le problème énorme que cela pose, y compris dans nos romances ?

Des auteures prestigieuses, comme Colleen Hoover en font partie. Elle développe dans un de ses romans une longue théorie sur le fait qu’un enfant issu d’un viol est à 50 % votre descendance, minimisant les 50 autres %. Ce père purement biologique n’interviendra plus jamais dans le vie de son enfant alors c’est le héros, lui bien sous tout rapport, et qui aime déjà cet enfant qui apportera les 50 autres % et tout est bien qui finit bien. Peut-être. Peut-être pas. Imaginez qu’une femme enceinte dans ces conditions ne parviennent pas à s’attacher à cet enfant car le traumatisme de la conception est trop important ? J’aurais tendance à penser que c’est la réaction première de la plupart d’entre nous, qui plus est.

Je respecte totalement ce point de vue. Ce n’est pas le mien mais je ne sais même pas qu’elle serait ma décision si jamais j’étais confrontée à une situation pareille, tout simplement parce qu’elle dépend de quantité de choses. Ce qui me pose problème est que jamais, jamais, dans nos romances, on n’inverse le raisonnement. On évoque pourtant toutes sortes de traumatismes, on dissèque leurs conséquences mais là, pas du tout. Il semble acté que la grossesse et la naissance d’un bébé ne pourra qu’embellir la vie de ses parents. Outre le fait que cela me semble très faux, je pense qu’on touche ici à un tabou qui est celui de l’amour maternel, inconditionnel et immédiat. Or, dans ces mêmes romans, on a quantité d’exemples de mères abominables qui ont brisé la vie de leur enfant. Mais ce sont des « méchants », pas les héros. Donc, non, les mères ou les pères bien sûr, ne sont pas toujours parfaits ni même aimants. L’idée est que ces parents sont mauvais alors que nos héros, eux sont bons, mais c’est d’un simplisme coupable.

Et puis, il se diffuse dans nos romances mais sans doute aussi dans la société d’aujourd’hui, en France aussi, une image très négative de celles qui font le choix de l’avortement. Et on entend de vieilles lunes qui étaient déjà en vogue à l’époque où Simone Veil se battait pour sa loi. Dans le cas de nos romances contemporaines, il se diffuse cette idée, pour moi dangereuse, que toute grossesse, même non désirée ( et Dieu sait qu’il y en a beaucoup) est bonne. Je ne pourrais citer le nombre de livres que j’ai lus allant très loin dans ce domaine. Je me souviens d’une romance de Catherine Anderson datant des années 90 où son héroïne souffrant d’une légère déficience mentale était abusée par un garçon et qui se retrouvait enceinte. Il n’est même pas envisagé une seconde qu’elle ne garde pas cet enfant… Cela positionne cette héroïne en victime courageuse, image considérée comme bien plus valorisante que n’importe quelle autre apparemment. Et ce livre écrit par une auteure à la foi revendiquée date d’il y a longtemps mais en 2018, ce sujet est abordé avec une étonnante décontraction dans les romances. Personne ne sursaute quand Jen Frederick dans une histoire plutôt anodine, parue très récemment explique que son héroïne a refusé l’avortement que lui proposait son abuseur alors qu’elle n’avait pas d’argent, que sa mère l’a condamnée moralement et l’a fichue à la porte. Bébé et maman se sont retrouvées à la rue, triste situation voulue par l’héroïne… Alors encore une fois, pourquoi pas ? J’imagine que chacune peut décider ça en son âme et conscience mais en faire une sorte d’absence de problème me choque.

Nous vivons une époque où nos valeurs vacillent ou elles s’entrechoquent. Je sais aussi que la plupart des lectrices de telles romance se focalisent sur le courage de l’héroïne qui défend son point de vue et assume et ne penseraient pas du tout la même chose pour une histoire similaire dans la vie réelle. Mais pourquoi cet écart ? Pourquoi tolérer cela dans nos romances au risque de faire passer des idées et un modèle féminin aussi loin de nos idéaux ? Parce que je pense qu’il se diffuse forcément quelque chose. À force de voir l’avortement condamné ou même pas envisagé, de lire que des héroïnes qui n’y ont pas recours s’en sortent tellement bien ( au mépris de tout réalisme) et trouvent l’amour, on peut légitimement se demander à quoi cela sert, même dans la vie réelle.

Par conséquent, il n’y a aucune romance accordant maintenant une vraie place à un tel débat dans une histoire. Le sujet est vite résolu avec une réplique horrifiée. Pourtant, il y a nombre de jeunes femmes adolescentes ou plus âgées d’ailleurs, qui ont été confrontées au sujet et de façon très douloureuse. C’est donc encore un sujet de société que la romance n’aborde pas ou de façon très partiale et partielle. Je pense que certaines auteures aimeraient sans doute le faire mais n’osent pas. Trop tabou, trop dérangeant, pas glamour, pas à la mode… La romance contemporaine est souvent prise dans cette contradiction de vouloir montrer des couples dans notre société, avec un certain réalisme, de parler des femmes que nous sommes, mais en évacuant les sujets moins consensuels. Ce n’est pas sa fonction de faire preuve de pédagogie mais les débat actuels, celui-ci, ceux de la place de la femme dans notre société rendent certains silences ou évitements très perturbants.

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