Les auteurs hybrides et l’édition 2.0

29 octobre 2018

Pour une fois, je ne vais pas m’attacher à parler uniquement de la romance et de ses auteurs, mais de façon plus générale, des écrivains et de l’édition puisque le terme d’auteurs hybrides qualifie surtout leur statut éditorial. Comme beaucoup de supports culturels, le livre a subi (le terme n’est pas péjoratif pour moi) le déferlement des réseaux sociaux, la dématérialisation des supports, l’uberisation aussi et le piratage. Tout cela a secoué le marché du livre, du cinéma, de la télévision… Il est fini le temps où il suffisait de proposer une offre au public et clients et de voir comment cela prenait dans le public. Il s’est produit plusieurs mouvements en même temps auquel il faut ajouter, dans le domaine de la littérature, une revendication des auteurs protestant contre la faiblesse de leur rémunération par rapport à d’autres intervenants dans le processus d’édition d’un ouvrage. Pour mieux comprendre, rappelons ce qui se passait presque uniquement il y a encore très peu de temps.

Un auteur écrivait son livre, envoyait son manuscrit à un éditeur ou plutôt à plusieurs puis croisait les doigts en espérant qu’il serait « dans la ligne éditoriale » de la maison, que son livre plairait et que son talent éblouirait. L’autre solution était la publication à compte d’auteur, tout de même fort coûteuse et avec un espoir de réussite très faible.Le résultat était souvent décevant pour l’écrivain et les refus fréquents.

Aujourd’hui, les choses ont changé : un auteur a beaucoup plus de solutions pour se faire éditer. Il existe un grand nombre de petits éditeurs numériques, numériques et papier (avec plusieurs manières de procéder, que l’on imprime à la demande ou pas) ; l’auteur peut aussi s’auto-éditer avec une facilité accrue et séduisante. C’est d’ailleurs comme cela qu’est née la terminologie de « hybride ». Elle fait allusion au fait qu’un auteur n’est plus forcément chez un éditeur unique et qu’il peut souvent faire le choix de publier chez un éditeur, voire plusieurs et s’auto-éditer par ailleurs. C’était un constat que faisaient plusieurs auteures de romance francophones que j’avais questionnées il y a quelques mois. Cela répond souvent à deux objectifs : chercher le meilleur support pour un livre, un éditeur n’étant pas forcément le meilleur pour cela ; et il y a de plus en plus l’envie de garder la plus importante part du gâteau soit, si l’on passe par une plateforme comme Amazon, 70 % du prix (attention, il y a des frais à défalquer de ce pourcentage qui sont parfois non négligeables de couvertures, édition, correction… et toute l’énergie qu’il va falloir mettre dans la promotion dudit ouvrage.)

Il faut reconnaître que certaines histoires font rêver : les centaines de milliers d’exemplaires vendus ou téléchargés (je reviendrai sur ce point) d’Agnès Martin-Lugand, Amélie Antoine, Aurélie Valognes et j’en passe. Pour certains d’entre eux, cela a été une divine surprise, car ils ont simplement mis leur ouvrage en ligne et ont eu le bonheur de rencontrer leur public. Des  éditeurs importants ont repéré le filon : un auteur dont le livre a été testé auprès du public, qui arrive avec un club de fans déjà acquis, c’est formidable. C’est le même constat que l’écrivain qui a gagné une fanbase sur une plateforme de lecture gratuite. Pour l’auteur c’est l’accès aux librairies et à la distribution papier qui s’ouvrent car ces plateformes n’offrent pas ou mal les livres papier. N’oublions pas que la marché est majoritairement encore dominé par le livre physique en France. Tout le monde y trouve son compte car si l’auteur perd financièrement, il y gagne dans bien d’autres domaines. Je note en passant que ces romans appartiennent à des genres populaires, entre la littérature féminine, le polar féminin lui aussi et se rapprochent de la romance, qui reste encore un peu à part. En tous cas, ce sont des genres que les éditeurs traditionnels regardaient peut-être d’un peu de haut, beaucoup moins maintenant. Eh oui, le succès de librairie est plus facile à assurer (mais jamais garanti) de cette façon. Cela souligne que l’éditeur ne repère pas forcément les nouvelles tendances qui plaisent au public aussi. Cela est donc très encourageant pour tout auteur en herbe.

Notons toutefois que ces auteurs ont souvent plus de téléchargements que de ventes effectives. Il existe des dispositifs sur Amazon notamment, permettant d’emprunter ce livre et donc d’être lu sans que le livre soit acheté. C’est un calcul qui est loin d’être mauvais si l’on veut caracoler en tête des classements. Et puis, Amazon sait très bien mettre en avant les auteurs auto-édités ou qu’ils éditent directement. L’arrivée d’Amazon comme éditeur est d’ailleurs un facteur qui contribue aussi à faire évoluer l’édition vers le 2.0. C’st un acteur nouveau et qui n’a pas encore dit son dernier mot dans ce domaine. On connaît son efficacité lorsqu’il débarque sur un marché.

Car il y a un revers à la médaille. Être un auteur hybride et s’auto-éditer, c’est mettre les mains dans le cambouis, s’occuper de tout, du début jusqu’à la fin, même quand on a aucune notion sur la fabrication du livre et pas de réseaux. Il vaut mieux faire le chemin inverse : se faire publier par des professionnels puis passer à l’auto-édition. On bénéficie de l’expérience, des noms de personnes qui seront indispensables, comme un éditeur (celui qui travaille sur le texte avec l’auteur professionnellement, oui, oui, c’est un métier !), un graphiste, des personnes qui assureront la promotion… Après, on peut attendre des succès fulgurants comme ceux précédemment cités, réels et pluriels mais pas forcément innombrables, mais qui seront sans doute plus rares. En effet, la concurrence devient intense et il va falloir, comme à chaque fois, partager le lectorat, qui n’a pas un porte-monnaie extensible et va forcément laisser de côté certains ouvrages au profit d’autres. Les éditeurs sont aux aguets aussi et si certains d’entre eux ont commencé depuis longtemps cette veille, ils sont plus nombreux maintenant. Une chance, me direz-vous… Oui et non… Les ambitions sont élevées et se faire remarquer est toujours, voire plus difficile. Pas évident.

Il n’en reste pas moins que l’auteur a gagné une position plus forte, qui le met, quand il a réussi à percer, de n’importe quelle manière, dans la capacité de négocier davantage auprès d’un éditeur ou de s’offrir la liberté de faire des choix : de l’éditeur, voire de pas d’éditeur du tout, du papier ou pas… Le problème de la rémunération de l’auteur reste encore un sujet brûlant et pas totalement réglé. Si je comprends très bien l’argument du « toute peine mérite salaire  » et « un partage équitable des profits est légitime », il ne faut pas oublier que la production d’un livre est une chaîne, que l’auteur en est à l’origine (sans lui, pas de livres), mais qu’il est loin d’être le seul. Cette chaîne n’est pas toujours très solide, elle a des maillons faibles et les changements demandés s’ils sont parfaitement compréhensibles risquent de la déséquilibrer. Je m’interroge sur le fait qu’un éditeur obligé de répartir son budget différemment sur chaque livre sera incroyablement plus prudent voire méfiant. Alors cela renforcera la nécessité de convaincre, (exactement comme autrefois mais avec des moyens différents) qu’un livre sera rentable. Alors que deviendront les oeuvres qui ne le sont moins ou présentent plus de risques ? Quelles chances auront les auteurs qui n’ont pas un succès construit seul de se faire remarquer ? En gros, est-ce que ça permettra de rémunérer mieux certains auteurs ou est-ce que ça donnera un revenu décent à tous ceux qui se lancent dans l’écriture ? Je n’ai pas forcément une réponse simple parce que le problème me paraît justement très complexe.

Il n’y a jamais eu autant d’auteurs et de livres publiés et on peut s’en féliciter mais une étude récente sur le marché du livre a montré qu’il se tassait et que le nombre d’ouvrages vendus à moins de dix exemplaires en un an augmentaient sensiblement. J’avoue ne pas comprendre comment cela est possible mais oui, il y a pas mal de livres qui n’ont trouvé que dix acquéreurs malgré les membres de la famille de l’auteur et les achats sur un malentendu ! Mais cela est un fait. Donc, la production augmente mais beaucoup d’auteurs s’y noient, hybrides ou pas.

Si le paysage de l’édition et le portrait type de l’auteur évoluent, ce n’est pas encore un champ de roses et les belles aventures de certains, l’incroyable vivacité de la production et de la création ne peuvent cacher une certaine réalité. Le marché du livre a changé, connu pas mal de fluctuations, se porte plus ou moins bien. Si l’édition 2.0 a donné naissance aux auteurs hybrides, a créé un bouleversement salutaire, celui-ci est loin d’être terminé. De nombreuses mutations restent à venir sans doute comme la professionnalisation de l’auteur, la poursuite de la remise en question de l’éditeur et des rapports de force entre l’écrivain et lui. J’espère que le lecteur y trouvera son compte !

 

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