Romance et sexe protégé : une longue histoire

6 août 2018

Le sujet du préservatif et de la protection durant les rapports sexuels a toujours été délicat dans la romance, du moins depuis l’épidémie de SIDA des années 80. Cela peut étonner de prime abord car le préservatif fait vraiment partie de la sexualité des gens des années 2010 et revenir sur le sujet peut paraître un peu superflu. Pourtant, la romance a toujours, encore à l’heure actuelle, un rapport curieux à ce sujet.

Tout d’abord, rappelons que pendant une très courte période nommée par Françoise Giroud la parenthèse enchantée, coucher avec une personne qui n’est pas un conjoint officiel (et fidèle ; oui je sais, il y aurait beaucoup à dire…) a semblé plus facile et sans danger. Cette période s’étale de la fin des années 60 au début des années 80, c’est à dire de la démocratisation de la pilule à la découverte du virus du SIDA. Ajoutez à cela, l’existence des antibiotiques qui ne faisaient plus autant craindre les infections sexuellement transmissibles (IST) et vous comprendrez que cette période paraît bénie. Mais courte, très courte. Dès les années 80, le SIDA est là, sans remède au départ et la seule façon de se protéger est alors le port du préservatif, bon vieux système de contraception que l’on n’aime pas forcément, et peut-être tombé un peu en désuétude. Pour les générations suivantes, surtout dans les années 90, la recommandation de porter un préservatif et le rappel des risques encourus (pas simplement le SIDA) lors d’un rapport sexuel non protégé sont martelés. Pour la romance qui parle d’amour et de sexe sans parfois le décrire, il est vrai, le sujet est évidemment central. Pourtant, cela va être un peu plus compliqué que cela.

Tout d’abord, dans les années 80 et 90, alors en plein développement de cette épidémie, la romance commence à s’ouvrir à l’érotisme et à la description des rapports sexuels. Pendant cette période, il n’y a clairement pas d’évocation directe du préservatif, aucune allusion à ce sujet. Pendant longtemps, la façon de le traiter… est de ne rien dire. En gros, le petit jeu est de décrire des rapports sexuels sans employer des mots qui peuvent choquer, trop explicites et certainement pas en parlant de préservatif. Ce n’est pas simplement un problème par rapport au condom lui-même mais aussi à l’acte sexuel souvent décrit avec un langage fleuri et faussement poétique, donc pas du tout réaliste. Inutile alors de parler de protection puisqu’on parle d’intimité ruisselante de l’héroïne et d’archer vainqueur du héros (je n’invente rien). Mais peu après, la romance contemporaine se développe et commence à se piquer de pédagogie dans bien des sujets (violence faite aux femmes par exemple). Cela s’accompagne d’un mouvement parallèle, celui d’oublier un peu les métaphores lamentables décrivant le sexe pour carrément écrire des scènes érotiques. Cette fois, difficile de faire l’impasse sur le sujet. Faut-il parler de préservatif, de protection, de risques de maladies sexuellement transmissibles dans nos romances ?

La première réaction est non. Beaucoup d’auteurs, et je pense que c’est encore globalement vrai aujourd’hui, pour différentes raisons, ont eu du mal avec l’introduction (sans mauvais jeu de mots) du préservatif. Tout le monde était d’accord pour reconnaître que le porter dans la réalité n’était pas un débat mais certains pensaient que la romance n’avait pas à en parler. Les arguments étaient nombreux : le tout premier était que cela ne concernait pas les couples hétérosexuels de la romance. Nous savons aujourd’hui que si, mais cela a été une idée difficile à faire passer parfois. L’argument massue était que c’était un passage pas du tout glamour. Quelques auteures pour cette raison ou d’autres plus obscures ont longtemps persisté à ne rien dire, disant que ce n’est parce que l’action d’enfiler un condom n’est pas décrite que les héros n’en portent pas, qu’on n’écrit pas chaque geste de ses personnages… Un peu de mauvaise foi ? Sans doute er cela néglige l’aspect pédagogique que la romance acceptait dans d’autres domaines.

Cela a donné quelques polémiques dans la romance contemporaine qu’on a vu ressurgir plusieurs fois jusque dans les années 2000 voire 2010. Dans ces années-là, c’était carrément militant : les lectrices refusaient parfois de lire une scène de sexe non protégée explicitement. Notons que ce débat était purement celui de la romance contemporaine. La romance historique est restée en dehors. Non pas que le préservatif n’existait pas, il a été inventé il y a fort longtemps, mais il ne se trouvait pas facilement, a été interdit dans de nombreux pays… Difficile de l’utiliser de façon récurrente dans ces livres. La romance paranormale qui s’est beaucoup développée alors a aussi une solution toute trouvée : puisqu’on créé un monde imaginaire, on garde les maladies que l’on veut ! Pas de SIDA ni de IST chez les vampires ! Mais une romance a été très concernée par le sujet et a beaucoup contribué à pousser tout le genre vers une sexualité responsable, c’est l’homoromance. Très concernée par l’épidémie de SIDA, la communauté a beaucoup œuvré pour développer le port du préservatif y compris dans nos livres, bien au-delà du pur MM.

Aujourd’hui, le sujet est apaisé et nos romances, notamment le NA qui parlent d’adultes jeunes, parfois au début de leur vie sexuelle, montrent des personnages avertis qui utilisent le préservatif systématiquement ou presque (et là, il faut expliquer pourquoi). Il reste quelques points quand même qui me font sourciller :

  • Les auteures utilisent très peu le préservatif pour en faire un jeu sexuel (qui va le dérouler, comment…) et le moment où l’on en parle est très stéréotypé (mais parfois les scènes de sexe le sont aussi terriblement) : un des deux personnages demandent à l’autre s’il a ce qu’il faut ; en général, c’est le cas. Puis on a la description du sachet qu’on déchire et la mise ne place de la chose. On sent que les auteures passent vite sur ce moment obligatoire. Le fait de le retirer est encore plus escamoté et souvent on oublie de préciser si nos incroyables héros super performants, continuent à studieusement se protéger à la seconde séance, voire la troisième… Bon, en même temps, décrire une nouvelle fois, de façon stéréotypée, la même scène n’a aucun intérêt, j’en conviens. Pourtant, il est un peu paradoxal de reprocher au préservatif de tuer le glamour mais de ne jamais l’utiliser autrement qu’un mal nécessaire.
  • Un gros silence est conservé sur la protection des rapports sexuels sans pénétration. Eh oui, quelques IST passent par d’autres voies…
  • On se débarrasse très, très vite du préservatif dans une autre scène stéréotypée qui me pose toujours problème : les deux héros couchent ensemble pour la première fois, ne se connaissent pas forcément très bien, utilisent le préservatif et très vite, souvent dans la même soirée ou le lendemain décident qu’il est temps de s’en passer. Il y a alors des dialogues assez hallucinants (et toujours les mêmes) sur le « je suis clean/juré, promis, craché/ j’ai les papiers le prouvant dans le tiroir de mon bureau/ tu me fais confiance ? » ou mieux encore « Je ne l’ai jamais fait sans préservatif/ promis, juré/ tu me fais confiance? » À quoi l’autre répond toujours : « bien sûr. » Hum… Je sais, les héros savent déjà que c’est l’amour de leur vie et qu’il est forcément digne de confiance, que justement cela montre que ce n’est pas une relation comme celles qui ont précédé, mais c’est un peu léger, non ? Cela laisse passer aussi l’idée que la vraie possession (le mot est déjà problématique) de l’héroïne par le héros est quand il peut éventuellement la féconder… Sans commentaire, c’est un autre débat.
  • Cela nous fait passer au dernier point… Celui du bébé surprise ! C’était déjà difficile de justifier des grossesses surprises avec la pilule ou le fait que l’héroïne n’en prenait pas justement mais là, il faut passer aussi la barrière du préservatif ! Comment compliquer la vie de l’auteure de romance ?! Là, je suis certaine que vous avez toutes lu le nombre incalculable de préservatifs qui explosent, ne jouent mystérieusement pas leur rôle (les infimes pour cents qui passent entre les mailles du filet), les oublis… Il faut finasser pour convaincre (ou pas, d’ailleurs!). Vous pourrez noter aussi qu’il n’est jamais question d’IST mais seulement d’échecs de contraception dans ces cas-là. La romance ne s’intéresse pas tellement en fait à ces maladies, ce qui explique sans aucun doute ses réticences de départ.

Voilà un petit panorama du sexe protégé dans la romance. Ce n’est plus trop un débat aujourd’hui mais dans la romance, de manière générale, les auteures font le minimum et le sujet est rarement traité pour lui-même dans le livre. Cela fait partie des rapports sexuels des gens de notre époque mais on passe sous silence ce sujet sensible. Or, des enquêtes récentes montrent un recul de la vigilance des plus jeunes générations avec une explosion des IST dans certaines tranches d’âge. Le sujet n’est peut-être donc pas à prendre aussi à la légère dans la romance même si je reconnais bien volontiers que ce n’est pas le trope le plus recherché !

 

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