Mes auteures fétiches : Anne Stuart

25 juin 2018

L’avantage de lire de la romance depuis longtemps est d’avoir déjà découvert beaucoup d’auteures mais certaines marquent plus que d’autres leur genre et notre mémoire. Anne Stuart est pour moi une de celles qui m’a le plus impressionnée par l’audace de ses écrits. Elle a bousculé beaucoup de limites de la romance sans qu’on s’en souvienne forcément aujourd’hui.

Anne Stuart est une dame mûre maintenant qui n’écrit plus guère. Elle a publié ses derniers grands succès dans les années 2000 après une carrière bien remplie, surtout dans les années 80 et 90, dans des genres variés comme la romance contemporaine, historique ou le romantic suspense. À chaque fois, elle surprend par l’audace de ses choix , tout particulièrement de ses héros, qui ont toujours des caractéristiques qui tranchent avec ceux des autres. Elle est aussi la créatrice, sans le savoir, de la dark romance en jouant beaucoup avec les limites. Ses héros sont sombres, jamais des princes charmants voire carrément pires. Elle était un peu en avance sur son temps. En France, elle a été traduite par J’ai Lu essentiellement, ainsi que par Harlequin. Enfin, elle a publié quelques romances paranormales (quand c’est devenu la mode dans les années 2000) sous le nom de Kristina Douglas.

Elle a écrit pas mal de séries historiques, le genre qui fonctionnait le mieux lorsqu’elle était la plus active. Il y a évidemment des titres plus réussis que d’autres mais là aussi l’originalité prédomine avec un héros, fou du roi dans Julianna et le fou du roi (Lady Fortune) et plusieurs romans admirables autour de la révolution française et la Terreur. À cette époque, c’est plutôt la Régence britannique qui fonctionne et déjà les nombreux dérivés de monsieur Darcy et d’Orgueil et Préjugés de Jane Austen. Elle a sacrifié parfois à cette période mais toujours de façon originale.

D’ailleurs, on reste scotchés par l’audace qu’elle a à l’époque lorsqu’elle écrit une trilogie sur un modèle quasi unique. D’habitude, les trilogies racontaient une histoire en trois volets ou s’intéressaient à plusieurs personnages, des sœurs par exemple. Nora Roberts domine alors la romance et en écrit à la pelle. Anne Stuart sort une saga en trois tomes : Escape out of Darkness (Le partage de l’aube), Darkness before Dawn ( Passagers clandestins) et At the edge of sun (Les rivages du midi). Nous sommes alors en 1987 en France et c’est chez Presses de la Cité qui s’était lancé temporairement dans la romance. Je vais spoiler cette série car je doute que vous la lisiez un jour, je ne sais pas si on peut encore trouver ces livres quelque part ( à part chez moi !). l’héroïne des trois tomes est Maggie Bennett, une ancienne Miss Danemark reconvertie en détective privée. Dans le premier tome, elle assure la protection d’une rockstar dont elle tombe  amoureuse, bien sûr… mais il meurt au début du second tome. Cela ne se faisait pas de tuer un héros avant la fin de la série ! Et dans ce second livre, Maggie retrouve un homme qu’elle a connue des années auparavant et dont elle garde un très mauvais souvenir, un agent de la CIA. La voilà embarquée dans une autre aventure, avec son ex qui va devenir assez rapidement son ex-ex. Randall est de la trempe des héros de l’auteure : ambigu, sarcastique, dangereux, passionné. L’histoire se termine dans le troisième tome entre ces deux-là. Chacun des livres a aussi montré une sœur de Maggie. Bref, une construction qui décoiffe, des livres pleins de rebondissements, classés à l’époque dans le romantic suspense et loin des codes des séries romances.

Un des livres qui m’a le plus troublée et que je n’ai pas tellement aimé d’ailleurs est Seen and not Heard. Il a été traduit par J’ai lu en 1988 et est titré en français, Tu ne l’entendras pas venir. C’est une histoire plutôt glaçante, globalement ratée parce que l’auteure doit sacrifier à la morale et à la fin heureuse. Le personnage principal est en réalité un serial killer que l’héroïne rencontre à Paris. Le portrait fait de celui qui n’est pas le héros, qui n’est pas celui dont elle doit tomber amoureuse est confondant. Tout au long du livre, ce Français, charmant, manipulateur, effrayant, illumine le livre réduisant le personnage sensé être le héros, un Américain, à n’être qu’un figurant dont on oublie tout. Le souci est que lorsqu’on lit de la romance est qu’il faut que l’anti-héros finisse par devenir un vrai héros ou alors, qu’il soit éclipsé par le prince charmant de l’histoire. Ce n’est pas le cas du tout ici. On finit par être fasciné par le serial killer et à regretter qu’il le soit ! Mais cela révèle le talent de l’auteure à mettre en scène des personnages masculins border line voire pire. Tous les héros d’Anne Stuart le sont plus ou moins. Pour l’anecdote, ce personnage s’appelle Marc. Plusieurs années plus tard, Anne Stuart, de passage à Paris, entend la chanson de Marc Lavoine, Elle a les yeux révolver, dans un taxi et tombe amoureuse de sa voix et de ce titre. L’expression « yeux révolver » lui parle ! Elle fera le lien a posteriori avec son héros, français et parisien, créé plusieurs années auparavant.

Et puis, il reste ma série fétiche, Ice, publiée en vo uniquement, entre 2005 et 2011 qui a sans doute celle qui est la plus connue de l’auteure et qui, pour moi, inaugure une forme de dark romance. Black Ice en 2005 est classé romantic suspense. Nous sommes à nouveau dans une série avec des agents très spéciaux. Le livre se passe une fois de plus en France, au départ, avec une jeune héroïne, traductrice à Paris, qui va croiser le chemin d’un agent chargé de la tuer. Anne Stuart introduit alors les éléments « mort » et « violence » dans son oeuvre alors qu’habituellement, le héros et l’héroïne luttent ensemble contre le mal. Ici, ce n’est pas le cas, l’un veut tuer l’autre. La recette est explosive, le livre d’une grande sensualité, avec ce héros qui hésite à passer à l’acte, sait qu’il doit exécuter sa cible sans y parvenir. Le succès de la formule poussera l’auteure à continuer avec cinq autres livres situés dans le même monde, cette agence très spéciale. Elle en ajoute un peu à chaque fois avec un héros bisexuel qui n’hésite pas à utiliser son corps et ses charmes pour parvenir à ses fins, un héros japonais (Anne Stuart a une fascination pour les groupes de rock nippons !) Un des romans est consacrée à une femme (enfin !), Isobel, qui est une sorte de chef très respectée de l’agence. Bref, c’est sombre, avec de l’action, mais pas trop et tous les thèmes de la dark romance sont déjà là, sans la surenchère glauque qui fonctionne parfois si bien de nos jours.

Anne Stuart a beaucoup inventé et poursuivi son chemin en faisant fi des critiques. Outre le fait que ses romans désarçonnaient par leur originalité, on lui a beaucoup reproché la faiblesse de ses héroïnes considérées comme molles et TSTL (too stupid to live, trop bêtes pour survivre). Elle répondait alors que c’était des femmes ordinaires prises dans des situations extraordinaires et qui luttaient comme elles pouvaient. C’est peut-être le seul domaine où elle n’avait pas tellement d’avance : mettre en avant des femmes très fortes mais c’était aussi l’époque où se développait la romance paranormale avec des femmes badass, qui étaient le vrai personnage principal du roman et qui étaient capables (dans un monde paranormal quand même, il ne faut pas exagérer) de casser la figure aux méchants. La plupart des autres romances ne fonctionnaient pas ainsi, ce n’était que le début.

Anne Stuart a durablement marqué la lectrice que je suis. C’est l’une des seules auteures dont je possède tous les livres encore aujourd’hui parfois dans la version française et vo. J’ai quelques autres livres fétiches mais très peu d’auteures dont j’ai apprécié d’une manière ou d’une autre toute l’œuvre. Je terminerai par une citation qui résume bien ce qu’elle voulait faire dans la romance : « Si on n’a pas envie de prendre tous les risques, mieux vaut ne pas écrire. »

 

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