La romance, entre mépris et dédain

4 juin 2018

C’est un fait avéré depuis longtemps, sur lequel les lectrices et les auteures se rejoignent : la romance est un genre mal aimé, moqué, très mal considéré. C’était même jusqu’il y a peu, un genre dans le placard, qu’on lisait en cachette ou, si l’on était démasqué, qu’on  reconnaissait comme un moment de faiblesse… bref, un petit passage à vide, un coup de mou dans le genou. Puis, il a été considéré que hurler qu’on lisait de la romance, en public, était un acte courageux et militant… C’est dire… En réalité, en France, mais également ailleurs, la romance réunit un peu tous les ingrédients qui classe dans la catégorie des ratés de la vie. Pas facile d’assumer parfois…

La romance est une littérature de genre, tout d’abord. Au même titre que le polar, la fantasy ou la science-fiction, elle constitue un mouvement littéraire codifié, avec ses règles très identifiables dont nous avons déjà parlées ici. Tous ces genres sont critiqués et mal vus par les représentants de ce que l’on appelle la littérature blanche, celle avec un L majuscule. Il n’y a qu’à lire le billet méprisant d’une journaliste de Télérama sur les livres de l’été notamment celui de Franck Thilliez. La romance n’a pas le monopole du mépris loin s’en faut. C’est un débat qui n’a rien de récent où s’opposent les tenants d’une culture d’élite, plus exigeante, de qualité supérieure (je reviendrai sur ce point très subjectif) et les autres. Les gens qui s’expriment ainsi font d’abord preuve d’un mépris dont on se demande d’où il sort car finalement lire est un choix personnel, un goût et n’a pas à obéir à une hiérarchie « intellectuelle ». L’autre paradoxe est que par définition, ce qui est élitiste concerne peu de gens et que si jamais nous suivions leurs conseils (se plonger dans le dernier roman de Littérature), ils se trouveraient devant la terrible situation de soutenir un roman qui se vend beaucoup, ce qui le rendrait… populaire ! Beurk ! La romance, comme tous les autres littératures de genre, souffre de ce fait.

Mais si les adeptes de fantasy, par exemple, sont souvent décrits comme des hommes, jeunes, geek, plongés dans un univers entre lecture et jeu, les lectrices de romance sont moins bien vues. Il y a un coté « bizarre sympa » à être un fan de fantasy mais la lectrice de romance, en plus, est vue comme une idiote. La fantasy est un genre populaire mais avec ses lecteurs peuvent être des intellos, ça ne choque personne. Même le lecteur de polar n’est pas forcément un crétin (y compris s’il lit Franck Thilliez!). La lectrice de romance, c’est différent. Vous pouvez demander autour de vous, beaucoup pensent qu’on ne lit pas de la romance par hasard. C’est souvent, parce qu’on est très seules, qu’on fantasme sa vie, couchées sur un son lit, une boîte de chocolats à portée de main, comme sa boîte de kleenex. Ce genre de lectrices doit exister, mais il y en a tellement d’autres. Certaines lectrices de romance compensent par leurs lectures une vie considérée comme terne ou triste mais le lecteur de polar plongé dans une enquête tordue où l’enquêteur triomphe du mal à la fin peut être exactement dans la même situation : quand il repose son bouquin, sa vie, moins palpitante et dangereuse, reprend ses droits.

La romance souffre alors de l’image de facilité, celle d’une lecture détente qui joue sur les choses les plus simples, les plus élémentaires. Elle raconte une histoire d’amour avec parfois, un peu de sexe. On ne vise pas vos méninges, mais votre cœur et vos tripes. C’est mal. Une détente qui vise votre cerveau reptilien et le siège de vos émotions… c’est trop facile. Je ne sais pas qui a décidé ça un jour mais l’idée est solidement ancrée. En gros, lire un roman dont on connaît l’issue, qui va juste vous faire réagir, n’est pas digne d’intérêt. Il reste dans l’esprit de beaucoup de gens que l’art, la littérature, doivent demander un effort, qu’ils doivent faire réfléchir, apprendre des choses nouvelles, ne pas « simplement » détendre. La romance peut être instructive et pousser à la réflexion. Beaucoup de romans abordent des sujets de société, graves ou font référence à des œuvres littéraires. Combien s’inspirent de Orgueil et Préjugés de Jane Austen (qui n’est pas une auteure de romance du tout) ? Combien de lectrices ont lu Jane Austen après en avoir entendu parlé dans l’un de leur livre ? Pourquoi un éditeur comme Hugo a publié une version de cet ouvrage avec une couverture modernisée il y a deux ans ? Mais, c’est vrai, la romance a d’autres buts. Donc, oui, ce n’est pas de la littérature au sens noble du terme. La formule est intéressante d’ailleurs car, on semble trouver normal que ce qui est aimé par le plus grand nombre est forcément déclassé. Comme au bon vieux temps des rois et des nobles où une infime minorité avait droit à ce qui était le meilleur et au pouvoir. Ici, la romance comme d’autres littératures de genre seraient pour le peuple, bas de plafond, alors que la Littérature serait pour quelques happy few dotés d’un cerveau en état de marche. Or, cela ne fonctionne pas ainsi. On peut adorer Proust et Anna Todd, le caviar et le Mac Do’, la soie et un tee-shirt de chez Tati. La romance ne peut pas plaire à tout le monde mais il y a certainement un énorme nombre de Français-es qui en liraient volontiers de temps à autre mais n’en ont même pas l’idée tellement la représentation véhiculée est caricaturale. Acheter et ouvrir au vu et au su de tous un livre qui va vous faire passer pour au choix : une sotte décérébrée, une adepte du porno plus ou moins tordue, une pauvre frustrée qui rêve sa vie… C’est vite vu. On préfère prendre un Thilliez, au pire !! Et encore mieux, on essaye de trouver le premier roman de la rentrée littéraire ( si vous partez en vacances tard, les premiers sortent fin août !)

Et puis, n’oublions pas que la romance a un handicap supplémentaire : elle est écrite par des femmes pour des femmes. C’est lourd, ça. Eh oui, encore aujourd’hui, beaucoup de gens pensent que la femme est un être de pure émotion, qui s’emporte, pleure et est plus réaction que réflexion. D’où cette littérature bas de gamme qui lui parle, car réfléchir, c’est plus compliqué. Exprimer comme cela, cela semble caricatural mais en grattant un peu, je suis certaine que vous trouverez des gens qui approcheront ce type d’analyse. Il existe des hommes qui lisent de la romance ou qui en écrivent. Musso, Lévy, Legardinier, Spark, et quelques autres visent bien entendu ce genre sans jamais le citer carrément, ni vraiment s’identifier comme tel. Ils écrivent des comédies romantiques, des romans populaires, des mélodrames, mais pas de la romance. Encore une fois, il est intéressant de constater que ce sont de gros vendeurs de livres, très mal considérés et inondés du même mépris. Mais ils ont moins souffert que les auteures de romance, sans doute parce que ce sont des hommes qui ont pris la précaution de se démarquer, au moins en évitant le terme. Il y a maintenant de grosses vendeuses de romance, ce qui avait pu sembler être enfin la sortie du tunnel pour le genre. Mais je n’en suis pas sûre maintenant. Si cela a été libérateur, on ne peut pas dire que les choses ont fondamentalement changé.

Enfin, il reste le point qui fâche. Le milieu de la romance est aussi en partie responsable de tout cela. Pas facile d’exister dans un genre mal considéré donc une façon de se démarquer est de se victimiser. Beaucoup trop d’auteures de romance préfèrent écrire un billet sur le mode « pourquoi tant de haine ? » Cela plaît peut-être aux lectrices mais ne fait pas avancer la romance elle-même. Il y a sans doute à se remettre en cause parmi les auteures et lectrices qui caricaturent parfois le genre. Et que dire quand des auteures se détournent de la romance ou d’une partie du genre en soulignant qu’elles vont écrire autre chose, plus profond, plus intelligent, pas de la romance… Alors, attention, que cela démontre qu’écrire de la romance n’est pas un fin en soi, je trouve ça totalement justifié et une parfaite illustration qu’un auteur s’exprime comme il veut et évolue. Très bien. Mais la romance peut être profonde, peut plaire par les idées qu’elle apporte, par la beauté de son style. Beaucoup trop d’auteures et lectrices de romance n’osent pas aller sur ce terrain, parce qu’elles pensent qu’elle n’a pas à le faire, que ce n’est pas son problème. Pourquoi ? Il serait dangereux d’obéir aux critères imposés par ceux qui méprisent ce genre. Ne leur donnons pas raison et pensons à la qualité de la romance. Car, comme dans tout genre, il y a du bon, du moins bon et du très mauvais. Plus l’offre de qualité sera importante, plus les barrières et les préjugés tomberont. Tout le monde a compris aujourd’hui que c’était un secteur économique lucratif et qui a peu de chances de disparaître. Il ne faut pas tuer la poule aux œufs d’or en voulant aller trop vite et en négligeant l’image déplorable du genre. La romance n’en est pas entièrement responsable et c’est souvent injuste, mais si lectrices et auteures du genre ne s’en préoccupent pas, il ne faudra pas compter sur Télérama ou les émissions littéraires pour changer cette image.

Je terminerai par deux questions. Connaissez-vous une librairie spécialisée dans la romance ? Je ne parle pas d’un rayon abondant dans un magasin généraliste. Peut-être suis-je mal informée (et en ce cas, je serais ravie qu’on me contredise !) mais, à Paris, où vous avez des librairies spécialisée dans le livre de cuisine, le manga, le livre de voyage, la fantasy… il n’y en a pas. Ne serait-il pas intéressant de trouver un-e libraire capable de vous renseigner, de vous faire part de ses coups de cœur, de mettre en valeur les livres de romance dans leur diversité ?

Connaissez-vous une émission littéraire qui parle de romans populaires ? On nous répond que Marc Lévy et consort n’ont pas pas besoin de cela pour vendre. Certes. Mais les lecteur-trice-s aimeraient peut-être en entendre parler différemment. Ils adoreraient aussi qu’on les informe de ce qui sort dans cette littérature de genre. Pour le moment, c’est un silence assourdissant. Pourtant, je parierais bien que les audiences ne seraient pas plus mauvaises que celles des émissions très littéraires !

Le chemin vers l’acceptation du genre me semble encore bien long. Il y a beaucoup de travail à faire. C’est à la fois stimulant et un peu décourageant !

2 Comments

  • Elen Brig KORIDWEN 4 juin 2018 at 8 h 54 min

    Chères lectrices et « autrices » de romance, il y a un gros malentendu : ce n’est pas la romance ou tout autre genre littéraire qui est critiqué, mais les livres creux et mal écrits. Il y a toujours eu des romans d’amour de très grande qualité littéraire (mais pas illisibles pour autant ! Voilà encore un préjugé tenace). Et beaucoup d’entre eux ont eu les honneurs de la critique littéraire ou des émissions. Le genre de romance qui se lisait en cachette, c’était la romance industrielle rédigée à la va-vite sur des modèles stéréotypés.
    Bref, la romance est un genre comme les autres, tout aussi honorable ; ce qui fait débat, c’est la qualité d’écriture.
    Bien amicalement,
    Elen

    • Sylvie Gand 4 juin 2018 at 12 h 56 min

      J’aimerais que cela soit ainsi! Je connais pas mal de romances bien écrites qui sont mis dans le même sac que les mauvaises et en effet, moins il y aura de mauvaises, plus ce sera facile de vanter le genre. Par contre, quelles romances ont été mises en avant parce que je ne vois pas d’exemples récents ?

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