La New Romance : déclin ou début d’une autre ère ?

21 mai 2018

Voilà un article qui est le premier qui rebondit sur les échanges que j’ai pu avoir avec des auteures francophones de romance. Une des questions portait sur leur futur et celui de la romance et les réponses concernant celui du genre lui-même, couplées avec quelques réflexions entendues ici ou là, me poussent à me poser moi-même la question.

Pour mémoire, la New Romance est un terme inventé (et déposé) par Hugo lors de la sortie du roman de Christina Lauren, Beautiful Bastard dans cette maison d’édition. Le terme permettait d’englober ce mouvement venu d’outre-atlantique. Il s’agissait de romances écrites par des auteures, pour une large part auto-éditées, et qui repoussaient les limites de la romance contemporaine classique. Héros plus jeunes, textes plus sexy, ambiances plus sombres, pour la première fois des textes de pure romance, obéissant aux codes très stricts de ce genre sont sortis du placard dans tous les sens du terme. Ces livres, pour quelques-uns d’entre eux, sont devenus des best-sellers, des phénomènes de ventes discutés ici et là, ont été enfin assumés par la plupart des lectrices. Les Cinquante Nuances, les After, les Beautiful Bastard, les Crossfire ont envahi les librairies, les espaces culturels, parfois les bibliothèques. Tout cela s’est déroulé il y a pratiquement cinq ans maintenant. Le paysage a beaucoup changé, nous n’en sommes plus à la découverte de phénomènes, ni du genre, l’effet de surprise a disparu.

Où en sommes-nous et que peut-on imaginer pour un futur proche ?

  • La romance est devenue un marché extrêmement lucratif dans lequel se sont engouffrés beaucoup de gens. Les maisons d’édition déjà en place ont pratiquement toutes tenté de développer un collection romance en dehors de celles qui évitaient ces genres populaires sauf exception ! Toutes celles qui avaient des collections de littérature de genres (fantasy, SF, romance…) ont essayé de rebondir parfois de façon très désordonnée et surprenante, la plupart comprenant difficilement le phénomène. J’ai eu l’occasion de le dire et c’est toujours vrai : les lectrices de romance sont un peu à part et constituent un groupe actif, passionné, qui surprend beaucoup. La romance et notamment la New Romance n’a pas été comprise tout de suite. La prise de conscience qu’il se passait quelque chose s’est faite en même temps que le succès phénomène de Cinquante Nuances. Beaucoup ont confondu romance, romance érotique, roman érotique ou porno. Cela a donné des publications totalement à côté de la plaque qui proposaient du BDSM (mais le vrai soi-disant), ou provenaient de catalogues vieillissants de maisons d’édition qui avaient publié de l’érotique pur pendant vingt ans. Aujourd’hui, l’engouement est sévèrement retombé avec des maisons d’édition qui ont réduit la voilure ou qui ont carrément abandonné cette idée. La romance dans plusieurs maisons d’édition demeurent une publication numérique majoritairement, avec la possibilité d’une sortie papier si les ventes sont suffisantes. Je suis toujours un peu gênée de voir les auteures obligées de le souligner. Elles n’ont pas vraiment le choix. Il existe cependant encore de nombreuses sorties dans ces maisons d’édition, posant un vrai problème de mise en place dans les espaces de vente. Un libraire ne pourra pas pousser les murs pour présenter toutes les romances qu’il a à vendre. Il peut aussi se décourager devant la tâche qu’il a à accomplir, et ceci chaque mois ! La romance demande une connaissance précise que peu de vendeurs ont où que ce soit.
  • De nombreuses petites maisons d’édition numériques sont nées souvent créées par des auteures elles-mêmes au départ, pour se publier ou éditer les copines. Il y avait aussi clairement un vrai moyen d’en vivre et même très bien. Cela n’a échappé à personne. Comme dans le même temps, de nombreuses auteures se sont lancées, parce qu’elles voulaient elles aussi apporter leur pierre à l’édifice et qu’il y avait de plus en plus de facilités à présenter au public son travail (Wattpad, auto-édition…), elles ont trouvé matière à publier sans problème.

Le résultat est un déferlement de titres de romances, sous des formats très variés, de qualité très, très fluctuantes, présentant des ambiances très différentes. En gros, il faut consulter chaque semaine, le programme de sorties que mettent en place les blogs spécialisés pour s’en rendre compte. Outre le budget énorme que cela représente (parfois bien soulagé par le recours au piratage, ne nous voilons pas la face), il est est quasi impossible à une lectrice de TOUT lire. Elle va alors devenir très sélective et aller vers ce qui lui plaît le plus. On est passé donc d’une situation où il y avait quelques livres qui paraissaient chaque mois que toutes les lectrices lisaient et voulaient à une flopée de titres qui se partagent les lectrices. Je ne vais pas me lancer dans un cours d’économie (j’en suis bien incapable !!) mais on comprend vite qu’on a changé de modèle économique et que l’offre est en train de submerger la demande. Le fait que certaines maisons d’édition aient changé leur façon de procéder, centrer leurs publications sur un sous-genre particulier (le dark par exemple) montre cette évolution.

Ces propos semblent un peu inquiétants, j’imagine, et je vais en rajouter encore un peu ! La romance contemporaine n’est qu’une part de la production dans ce genre. Il y a par exemple, la romance paranormale ou historique. Or, ces deux sous-genres stagnent un peu. Ils ont pris de plein fouet l’arrivée de la New Romance qui a détourné une partie du lectorat. De plus, les nouvelles lectrices de romance (celles qui ne lisaient pas de romance avant) sont très attachées au contemporain, ne vont que très partiellement vers l’historique ou le paranormal. La réciproque n’est pas vrai, c’est à dire qu’une lectrice de paranormal rechigne bien moins à lire de la New Romance, au moins occasionnellement. Actuellement, les auteures de romance historiques diminuent voire changent de sous-genre. Celles qui persistent voient leurs ventes diminuer.

Faut-il en déduire que la romance est un genre qui va s’éteindre tout doucement ? Non, je n’y crois pas un instant. Il existe depuis fort longtemps. Pour ne pas remonter à la préhistoire, disons simplement que Harlequin a été créé en 1949 au Canada ( et simplement en 1978 en France) et qu’avant la romance française avait connu Delly et les traductions de Barbara Cartland. La romance existe depuis toujours, elle continuera. La question se pose sans doute plus sur le modèle économique : y aura-t-il d’énormes best-sellers comme After ou Cinquante Nuances ? Ou au contraire y aura-t-il de nombreux titres qui se partageront un marché relativement stagnant ?

Je vais répondre de façon très courageuse par : Je n’en sais rien ! Mais si on se fie à ce qui passe à l’heure actuelle, on est plutôt sur la deuxième hypothèse. Du coup, auteures et éditeurs cherchent la solution :

  • Il faut soit trouver un angle nouveau qui peut créer un raz-de-marée comparable à celui des titres cités précédemment. Pas facile.
  • Viser des niches comme celles de la dark romance par exemple qui a suscité des réactions vives mais comme son nom l’indique vise un public plus réduit.
  • Tirer la romance vers des domaines proches comme la comédie romantique, le feel good… des genres qui ont aussi le vent en poupe. Le public est déjà bien plus important car ces genres sont moins connotés que la romance ( littérature de gare, mal écrite, érotique…).

La romance est peut-être à une forme de croisée des chemins ou entre dans une sorte de crise d’adolescence. Le marché a explosé en quelques années voire en quelques mois. Il est bien normal que les choses retombent (on appelle ça une bulle en économie). L’important pour la militante de la romance que je suis, c’est que le genre continue à grandir et à prospérer. L’immensité du choix est un plus, je pense, mais c’est aussi un frein. Le nombre de publications est tel que certains titres ne trouveront jamais leur public qu’ils soient bons ou pas. Cela se fait aussi au détriment de la qualité, parce qu’il y a une vraie tentation à aller vite, trop vite et à négliger des points fondamentaux comme le travail sur un texte, sur la qualité de la forme aussi. Il réduit parfois les auteures à être autre chose que des écrivains en leur demandant de battre des records de ventes. Un fait qui m’a frappée dernièrement est la façon dont les auteures communiquent sur les réseaux sociaux. On est passé de triomphants « Je suis numéro 1 sur Amazon » à des extraits de chroniques très élogieuses à, maintenant, des demandes explicites de déposer une chronique pour qu’Amazon mette en avant l’ouvrage en question. C’est le jeu et autant le jouer habilement, mais on sent bien qu’il y a la vraie crainte qu’il n’y ait pas de place pour tout le monde. Et il n’y en aura probablement pas… sur les premières marches du podium. Mais c’était déjà le cas avant, ce sera juste plus dur de dominer de la tête et des épaules les classements.

L’autre point est que j’ai assez de recul sur le monde de la romance pour dire qu’il y a toujours quelqu’un qui réinvente tout. Il y a des années, la romance historique est née d’auteures qui avaient lu et adoré Jane Austen (qui n’a jamais écrit de romance à proprement parler mais des romans sociaux) ou Georgette Heyer. Il y a une dizaine d’années, les lecteurs de surnaturel ont parfois adoré découvrir les sagas de romances paranormales comme celles de JR Ward. Et il y a cinq ans… La boucle est bouclée !

La New Romance commence déjà à évoluer dans ces thèmes. Voir Christina Lauren publier un roman qui n’est pas une pure romance à la Beautiful Bastard est un signe (leur dernier titre appartient à la catégorie « littérature féminine ».) Les auteures cherchent des angles nouveaux ; certaines réinventent le genre parce qu’elles ont le talent pour ça. Certains ingrédients jugés incontournables il y a peu sont peu à peu remis en question. Ainsi, des scènes de sexe explicites, placées aux mêmes endroits dans une histoire et employant un vocabulaire quasi obligatoire, deviennent presque un problème aujourd’hui. Il est intéressant de voir que le terme recouvre maintenant des textes extrêmement différents contrairement à ce que l’on veut bien croire. Si le nombre de publications a explosé, les sujets abordés, la façon dont les auteures les écrivent a aussi varié. Mais il est vrai que la masse énorme est dominée par quelques sujets répétés sans cesse.

La romance restera probablement, mais différente. Mais cela est tout à fait normal et si, comme je le pense, il s’agit d’une crise de croissance, cela permettra peut-être de la faire évoluer dans le bon sens.

4 Comments

  • DarkAthena59 21 mai 2018 at 10 h 13 min

    Voila un article dans toute la réalité de ce qui se voit aujourd’hui.
    Pour ma part, même si j’aime beaucoup la New Romance, je suis submergée par la quantité de titres qui sortent tous les mois. Je suis donc plutôt dans la catégorie sélective puisque je préfère suivre en général les auteurs que je connais.
    Mais mon genre préféré reste la romance historique, telle Harlequin ou J’ai lu pour elle, et j’espère vraiment que ces romans ne disparaîtrons pas… Je suis une âme romantique, donc je lirais toujours de la romance, mais j’avoue que je suis dans l’expectative de ce qui va se passer si le genre se renouvelle, et sous quelle forme?
    En tout cas, un bel article!

    • Sylvie Gand 21 mai 2018 at 10 h 35 min

      Je ne pense pas qu’elle disparaîtra. Elle est antérieure, a des bases super solides, simplement moins à la mode aujourd’hui mais la roue tourne!

  • Nora Davy 22 mai 2018 at 19 h 43 min

    Excellent article. Je partage totalement ton avis. Je suis une lectrice très sélective. Depuis que je suis auteure (de comédies romantiques), je me renseigne un peu plus sur le milieu et parfois j’avoue que cet océan de sorties ne me donne même pas envie de lire un synopsis. Malheureusement ou heureusement, je préfère flâner dans ma librairie et prendre le temps de consulter les ouvrages et ainsi faire mon choix. Mais je dois reconnaître que ce raz de marées de sorties hebdo voire quotidienne me fait poser des questions sur la qualité. Car comme on dit, on n’a souvent soit la quantité soit la qualité mais rarement les deux. Evidemment, je m’inclus dans cette remise en question… Je suis agréable surprise que tu dises que les comédies romantiques sont à la page, car il me semblait qu’au contraire, la dark (voire très très dark) avait le vent en poupe, et comme c’est un genre que je n’affectionne pas, tu me mets du baume au coeur ! Merci en tous cas, ravie de m’être abonnée car c’est le deuxième article qui m’apprend quelque chose ! Belle soirée à toi et à bientôt !

    • Sylvie Gand 23 mai 2018 at 5 h 16 min

      Merci! Oui je pense que les comédies romantiques et le réel good a le vent en poupe. La dark aussi. Pas toujours la meilleure et c’est dommage.

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