De l’influence de la romance anglo-saxonne…

16 avril 2018

La romance contemporaine que nous connaissons aujourd’hui est née outre-atlantique il y a déjà pas mal de temps. Ce genre hyper codé, fait de tropes qui reviennent en boucle a été créée par des auteurs qui sont toutes de langue anglaise dans tous les sous-genres. En France, la romance est véritablement entrée à la suite des succès de la série Cinquante Nuances de Grey et de celle de Sylvia Day. Bien entendu, la romance existait déjà mais elle était dans l’immense majorité des cas traduite. Cela reste le cas aussi mais il a émergé une version française qui, selon moi, reste très influencée par celle qui vient des USA et en a adopté les tropes et beaucoup d’autres caractéristiques sans un recul énorme. Cela n’a rien de négatif en soi. Il n’est pas nécessaire de réinventer la poudre lorsque la formule fonctionne bien mais le constat s’impose.

  • Les contextes et les localisations des romances écrites par des francophones demeurent souvent très anglo-saxonnes. Une auteure peut être francophone mais va choisir de situer sa romance ailleurs. Volonté d’exotisme ? De coller à toutes les romances traduites que l’on connaît ? Les auteures comme les lectrices invoquent souvent le côté peu glamour d’une romance située en France. Et pourtant… Paris et la France ne sont-elles pas considérées comme des lieux parmi les plus romantiques du monde ? Pour nous, qui y vivons, pas forcément. Situer son histoire à Pampelune-derrière-la-lune ou à Perpette-les-Andouillettes n’a pas forcément le charme que peut avoir New York, Chicago ou Los Angeles. Et puis l’on colle aux lieux habituellement visités par nos héros. On « reconnaît » d’emblée le choix de faire une romance. On suggère même un ton… New York convient bien aux comédies romantiques… Pourquoi pas ? Il reste cette question : Comment réussir une romance personnelle et originale en la situant dans un lieu qui ne nous est pas forcément familier et qui impose presque une trame, un ton, un style parce que justement on l’inscrit dans une lignée d’auteures étrangères ? La réponse est difficile et dans la grande majorité des cas (pas tous cependant, car il y a de très belles exceptions), on a une impression de déjà-lu et d’une maîtrise pas toujours excellente. Loin de moi, l’idée de penser qu’il faut situer son roman dans le pays où l’on vit : la création littéraire permet justement de faire ce que l’on veut, mais il faut alors s’imprégner d’une autre culture, bien connaître son contexte et cela impose un travail différent. Et il faut que cela soit un choix : si une auteure situe son roman en Norvège, cela ne doit pas être parce que son doigt est tombé sur ce pays quand elle a fait tourner sa mappemonde.
  • Les titres sont très souvent en anglais et résultent d’un choix datant d’il y a quelques années, d’un éditeur qui s’est mis à ne pas les traduire. Par contre, donner un titre anglais à un livre écrit par une Francophone et qui se situe parfois pas du tout dans un pays anglo-saxon… Là aussi, on invoque l’habitude, le fait que cela parle aux lectrices, que le marketing est roi et qu’il faut faire comme cela. Pourquoi pas ? Parfois cela colle parfaitement à l’histoire, se situant elle-même aux USA. Mais cela situe son histoire dans une longue série de romans et l’on ne sait plus qui est qui, qui est francophone ou pas, ce qui a été traduit ou pas. Noyer le poisson revient à noyer un peu son livre non ? Là aussi, c’est le systématisme qui me dérange un peu.
  • La reprise des tropes sans aucun recul est aussi très forte. La romance anglo-saxonne très classique se déroule selon un plan bien établi, impose certains ingrédients. Beaucoup de romances francophones les reprennent totalement. Là aussi, aucun problème. On ne put pas dire que la romance est un genre reposant sur des tropes et soudain demander aux auteures de ne pas les respecter. D’autant plus que le style, la façon dont on écrit peut complètement rafraîchir le plus vieux thème du monde, le plus usé et fatigué. Il se trouve que certains pourtant sont éminemment américains et que nous avons sans aucun doute une approche parfois différente des thèmes familiaux, de la grossesse, de la maternité, de la justice… Situer son roman dans un pays anglo-saxon avec des héros qui le sont aussi conduit tout naturellement à en reprendre les tropes, là aussi avec parfois peu de recul.
  • Enfin, ce qui est sans doute le plus amusant est la reprise de certaines expression provenant des traductions (plus ou moins bonnes). Je pourrais citer deux exemples, un qui me semble relativement heureux et un autre, peut-être moins. Vous avez tous trouvé un jour, si vous lisez de la romance, l’expression « avoir des papillons dans le ventre ». Elle est américaine et en aucun cas francophone. Elle l’est devenue par contre. Et c’est plutôt bien : elle est très évocatrice, jolie et a été vite adoptée dans sa traduction littérale. Dans une romance, lorsque l’héroïne est émue de voir le héros, elle a une armé de papillons qui volètent joyeusement dans son abdomen. Très bien. Par contre… Il y a la traduction qui me laisse parfois perplexe de certaines expressions qu’on trouve en général dans les scènes de sexe… Et là c’est moins joli et mois heureux. L’anglais emploie des mots souvent très crus, multiplie les « fuck », « fucking » qui donnent parfois des horreurs pas très glamour (selon moi !) en français mais comme on l’a lu dix mille fois dans les traductions, on ne se gêne pas. Il en va de même pour le « Jouis pour moi », expression totalement inconnue en français, qui a un sens bien précis, peut-être subtilement différente qu’en anglais, qui a été repris sans aucun recul non plus. Et surtout jusqu’à provoquer une indigestion, tellement c’est devenu systématique. Cette expression m’a toujours gênée pour de nombreuses raisons, la première est qu’elle me fait rire, ce qui n’est clairement pas le but, mais elle est devenue une sorte de façon de reconnaître une romance. Dommage. De façon plus générale, les traductions ont conduit à employer une certain vocabulaire y compris lorsqu’il est employé directement en français ; le comble étant que beaucoup d’auteures francophones ont du mal à être identifiées comme telles.

En fait, voilà le vrai souci. Peu importe les tropes, les titres, le vocabulaire, si l’auteure se réapproprie la romance anglo-saxonne et fait en sorte de lui apporter sa patte, tout cet article n’a pas lieu d’être. Mais lorsqu’on se demande si la personne qui a écrit tel ou tel titre est américaine ou que pire on le croit, est-ce un succès ? Faut-il se dire que le succès est d’écrire comme une écrivaine américaine ? À sa manière ? Est-ce un vrai compliment ?

J’avais écrit il y a quelque années un article me demandant quelle était la « french touch » de la romance, la plus-value apportée par une francophone ? Ce n’est certainement pas de coller son intrigue à Paris ou de faire se balader ses héros avec une baguette sous le bras. Il ne faudrait pas remplacer des clichés par d’autres. Mais nous avons une approche morale et culturelle différente de l’amour. Il en est certainement de même pour les Allemands, les Russes, les Chinois, les Sénégalais… Nous avons des thématiques qui nous sont propres. Les Américains ont celle de la famille. Elle est forte, dominatrice et souvent en donne un portrait qui est le leur. Pas forcément le nôtre. J’ai abordé l’infidélité récemment, je pense aussi que nous avons sans doute une approche qui n’est pas exactement la même. Les différences sont subtiles, le fait que nous baignons dans la culture anglo-saxonne en écoutant de la musique, en regardant des séries, finit par brouiller les pistes. Si l’on observe ce qui se passe dans d’autres modes d’expression artistique comme la musique, il est facile de constater que les titres qui fonctionnent le mieux sont parfois en anglais, avec des groupes ou des chanteurs au nom très anglo-saxons. Mais ils apportent leur touche… l’expression « french touch » vient d’ailleurs de là. C’est ce que la romance francophone doit tenter de faire, me semble-t-il, et elle est sans doute en train de la faire. Elle est toute jeune encore et n’a véritablement explosé que depuis peu de temps. Elle a déjà mûri. J’adorerais dans quelque temps ouvrir un livre, commencer à le lire et me dire que je ne pourrais pas lire cela sous la plume d’un autre auteure qu’une Francophone. C’est encore assez rare aujourd’hui, dans la romance pure. Car, il me semble que d’autres genres voisins, parfois très proches, comme la comédie romantique ou le feel good, ont fait déjà cette conversion.

Donc, je vais continuer à lire de la romance, en espérant écrire un article qui portera sur les spécificités de notre romance, bien de chez nous ! Je vois déjà quelques traits se dessiner… Cela devrait encore se préciser dans les mois et années à venir.

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