Tu ne tromperas point, premier commandement de la romance.

19 mars 2018

La romance a fait exploser pas mal de carcans ces derniers temps, mais il reste quelques tabous difficiles à secouer pour des raisons impossibles à vraiment expliquer. L’un d’eux est l’adultère ou l’infidélité. Je suppose que même lire ces mots dans un article parlant de romance fait dresser les cheveux de certaines.

Alors, parlons un peu d’infidélité dans nos romances contemporaines. Première remarque, elle existe bel et bien mais est toujours présentée comme une épouvantable trahison perpétrée par l’ex de l’héroïne (cas le plus fréquent) ou du héros (cela arrive plus rarement car comment convaincre alors qu’il est l’idéal masculin si au moins une femme en a douté ?)

Cela donne des scènes d’entrée dans les romans où l’héroïne raconte souvent sur le mode tragi-comique son arrivée impromptue chez elle et la découverte en pleine action de son homme avec une autre femme : sa meilleure amie (double trahison), sa sœur (là, ça frise l’excommunication), sa secrétaire/assistante (très) personnelle/collègue (plus jeune, avec une taille de bonnets de soutien-gorge inversement proportionnelle à la quantité de ses scrupules). C’est la situation par excellence permettant de montrer la revanche sur la vie que prendra l’héroïne en trouvant, plus beau, plus doué au lit, plus intelligent et surtout… plus fidèle !

C’est tellement populaire que cette situation a envahi le genre à la mode qu’est le feel good. Quand une héroïne veut changer de vie c’est souvent lié à son épouvantable ex et il a toujours, alors, décidé de tromper sa femme.

Donc, vous l’aurez compris, tromper, c’est mal. Et je vous mentirais en disant que je trouve ça très sympathique comme comportement.

Dans la romance, cela se traduit par l’éviction systématique de plusieurs situations qui relèvent du suicide pour une auteure :

  • Le héros ne trompe JAMAIS l’héroïne, sous aucun prétexte. Et réciproquement. Je connais très peu de livres où cela est mis en scène sauf si bien sûr, il pense sa compagne décédée, ou s’il pense que tout est fini entre eux. Les rares auteures qui ont abordé cette idée ont dû mettre en scène la tromperie avec des explications abracadabrantesques du genre : le héros était ivre et il est tombé, le pauvre, sur une vilaine femme, une s*****, qui a profité de la situation. Alors, il a commis une erreur mais il va ramper pour rattraper le coup. Vous noterez au passage qu’on excuse le héros, victime d’une femme dangereuse… cliché qui a la vie dure. Cela a pour conséquence que vous ne trouverez aucune romance avec un héros (l’homme ou la femme) trompant son compagnon, le regrettant. Il y a quantité de livres parlant de rédemption, de rattraper de grosses erreurs commises par l’un des personnages principaux, on trouve des excuses à tout mais pas à cela.
  • Le héros ne trompe presque jamais sa copine/épouse du départ (celui ou celle qui n’est pas le héros ou l’héroïne) et réciproquement. La seule condition ou cela paraît tolérable est lorsque le héros ou héroïne, finit par rompre face à la situation désastreuse de son couple ( parfois l’ex est tellement nul-le qu’on se demande comment le couple a pu durer si longtemps) et là, seulement là… il conclut avec l’héroïne ou le héros. Ils passent à l’acte, c’est à dire couchent ensemble et se lancent dans une histoire. Ouf, les apparences sont sauves : le héros est redevenu célibataire avant de se lancer dans quoi que ce soit. L’auteure évite alors soigneusement de parler de la longue période où il ou elle a flirté avec quelqu’un d’autre. Ni du fait qu’il ou elle saute d’un lit à l’autre. Je ne vais pas me lancer dans un débat sur : quand est-ce qu’on commence à tromper ? Je n’ai pas de réponse simple et ce n’est pas un sujet qui me préoccupe si je ne veux pas juger un livre par la morale qu’il véhicule. J’en profite pour dire que cette peur quasi pathologique de l’infidélité fait rejeter le triangle amoureux à certaines lectrices. Car justement on entre dans cette zone d’ombre où l’héroïne (le héros n’a jamais droit à cette option ou très rarement) peut jouer sur deux tableaux induisant un des personnages masculins en erreur, lui permettant de croire qu’elle va peut-être le choisir… On se rapproche vaguement de cette notion d’infidélité qui met tant mal à l’aise.
  • Il existe quelques rares romances ou le héros ou l’héroïne inversent les choses, c’est à dire ont une relation sexuelle avec un-e autre que celui avec qui il ou elle a une relation de couple. C’est pourtant souvent ce qui arrive dans la vie le plus souvent. En général, il ou elle met très vite fin à sa liaison ou sa relation officielle alors. Ces romances posent problème à nombre de lectrices qui en général crient avec virulence leur dégoût. On passe là aussi à côté de romances qui ne manqueraient pas d’intérêt sur les affres de la séparation, du choix : jeter à la poubelle ce qu’on a pour un avenir incertain, faire souffrir quelqu’un et pas seulement le futur ex… tout cela fait partie de ce qu’on aime théoriquement dans la romance, c’est à dire les barrières à abattre pour pouvoir enfin s’épanouir dans le bonheur amoureux. Mais non. Ce n’est même pas envisageable pour beaucoup.

Si vous posez la question à des lectrices de romance, je pense qu’une immense proportion d’entre elles exprimeront leur rejet de cette situation (alors même que par définition, elles en ont très peu lu puisque cela n’existe quasiment pas). Alors d’où vient cette réaction épidermique ?

La réponse la plus simple est l’insécurité que cela réveille en nous. Qui n’a pas une fois connu cette situation ou au moins craint de devoir y faire face ? C’est un des éléments auxquels on pense tout de suite quand on construit une relation avec quelqu’un : pouvoir compter sur sa fidélité, sa loyauté face à ce qu’on bâtit avec lui. De la même façon qu’un héros ne peut être moche, petit et bedonnant, l’infidélité du héros ne fait pas rêver, c’est même l’inverse, c’est un cauchemar. Par ricochet, une fille bien se doit de ne pas infliger cela à une autre femme. C’est la trahison ultime au genre féminin. Sans compter qu’une femme qui fait cela est traitée de tous les noms et impardonnable. De ce point de vue, il y a une certaine égalité entre hommes et femmes dans la romance ! L’un comme l’autre sont sévèrement condamnés.

Je peux parfaitement comprendre ce rejet mais tout de même…

On accepte tellement de nos héros de romance : le bad boy peut être odieux, possessif, injurieux, irrespectueux de la gent féminine entière (sauf l’héroïne)… mais pas infidèle avec elle. Il a toujours des excuses à son comportement et l’amour l’empêche d’aller voir ailleurs dès qu’il a trouvé son âme-sœur. Facile… On accepte des situations extrêmes comme l’inceste, les rapports sexuels imposés, le harcèlement, la violence… Une relation amoureuse peut commencer sous de tels auspices mais pas après un adultère ou une infidélité…

Si on veut bien prendre un peu de recul, on peut être infidèle sans être une épouvantable personne. Tout dépend de la situation, du contexte. Combien de relations amoureuses ont commencé avec la rupture d’un autre couple, pas toujours dans les règles c’est à dire avec séparation d’un couple précédent avant toute chose ?

Avant de me faire accuser de vouloir tuer le couple, la romance et de soutenir des affreux personnages, je préfère dire que j’aimerais juste lire, de temps à autres, une bonne romance traitant de ce sujet avec intelligence et talent. Justement parce que c’est une situation pas si rare qu’on le dit et qu’elle a un potentiel dramatique très fort, au moins autant que la rédemption d’un bad boy tatoué qui a été malheureux petit. Mais j’insiste sur intelligence et talent. Il est parfois tentant de jouer la provocation, le refus de tout tabou mais le sujet et délicat et sensible, comme d’autres et nécessite du doigté.

Encore une fois, voilà un thème qui montre l’irrationalité de nos réactions et de nos exigences dans la romance. Celle-ci a clairement réussi à secouer certains carcans mais pas tous…

 

5 Comments

  • Belinda 19 mars 2018 at 8 h 36 min

    Merci pour cet article … Perso, je suis contre l’infidélité, pour moi c’est une cause de rupture littéraire … Une relation c’est à deux, à trois ou plus à condition que tous les protagonistes aient inconnaissable de l’existence du tiers. Ok ! Sinon … NON !!! Certes, cela ne m’empêchera pas de lire le roman car je veux absolument découvrir l’instant ou le « méchant » sera démasqué et rire à gorge déployée ^_^ * moi pas sadique du tout *

    • Sylvie Gand 19 mars 2018 at 8 h 54 min

      Je pense que le schéma: je suis avec quelqu’un que je me mets à désaimer parce que je tombe amoureuse d’une autre personne n’a pas de notion négative. C’est la vie et on peut hésiter, se sentir affecté, choisir de rester avec la même personne ou commencer une relation avec quelqu’un avant de rompre avec la première. Je trouve ça bien plus réaliste. L’auteure doit trouver le bon moment pour arrêter ça. Quand il y a complaisance, quand on accuse du pire le futur ex brutalement pour le rendre digne d’être trompé, si j’ose dire, j’aime beaucoup moins. Voir quelqu’un tromper et laisser souffrir volontairement j’ai du mal mais tout autant que lorsque je vois des filles malmenées par des mecs possessifs et jaloux. Mais de l’infidélité faire une ligne rouge, plus que d’autres choses, j’ai parfois du mal à comprendre.

  • Marie Lerouge 19 mars 2018 at 21 h 52 min

    En tant que lectrice, je recommande « La femme de l’ombre » de Maude Perrier qui traite très bien de ce sujet. En tant qu’auteure, j’ai déjà eu un manuscrit refusé parce que le héros marié trompait sa femme avec l’héroïne célibataire. A la décharge du héros, sa femme lui avait fait un chantage à l’enfant pour se faire épouser. Il avait cédé sous la pression familiale et n’avait plus de relations sexuelles avec elle. Ce n’est pas passé auprès du comité de lecture !

    • Sylvie Gand 19 mars 2018 at 22 h 05 min

      ça ne m’étonne guère…

  • Marie Lerouge 19 mars 2018 at 21 h 54 min

    Maude Perrier traite très bien de ce sujet dans « La femme de l’ombre ».

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