La dark romance : entre interrogations et fascination

12 mars 2018

Voilà un domaine de la romance dont on parle finalement plus qu’il n’y a de livres qui paraissent. Ce genre est assez confidentiel étant donné son aspect très particulier mais justement à cause de cela, il fascine aussi. Il me semble que c’est d’ailleurs encore plus fort en France qu’aux États-Unis où, comme tous les autres genres de la romance, est née la dark romance. Il y a encore assez peu de livres dans ce genre qui recouvre en plus des tendances différentes. Pour compliquer le tout, le « bully », le héros masculin qui embête ou harcèle une héroïne, est souvent confondu avec le personnage principal d’une dark romance. Cela créé pas mal de flou sur ce genre dont je vais essayer de préciser les contours et la définition.

Historiquement, la dark romance est née plutôt dans le genre érotique aux États-Unis, dans les années 2012-2013, en plein renouvellement de la romance contemporaine. Les romans auto-publiés sont alors contemporains des premiers titres de Colleen Hoover, Jamie McGuire, EL James, SC Stephens… Évidemment, ils n’ont rien en commun mais ils ont bénéficié de l’auto-édition de la même façon. Elle a été miraculeuse car comment un éditeur ayant pignon sur rue pouvait accepter à l’époque des livres dont le pitch impliquait syndrome de Stockholm, privation de liberté, torture, viols… le tout pratiqué par un héros ? Car tout est là : nous avons affaire à l’anti-héros par excellence, l’anti-prince charmant, le personnage qui n’est pas « aimable »… Beaucoup des romans de cette époque mettent en scène des bad boys mais là, c’est l’ultime mauvais garçon, c’est à dire qu’il est souvent hyper violent et dérangé. Cette romance se place dans la proportion infinitésimale de cas où une relation amoureuse peut éclore dans des conditions relevant plus de l’agression contre l’héroïne, dans un milieu clos, aux règles morales inexistantes ou profondément différentes de celles communément admises, avec des personnages plus que limites. Ce genre a été illustré alors par le livre de C.J. Roberts, Captive qui joue sur le syndrome de Stockholm, les relations sexuelles non consenties, le monde des trafics sexuels. Même chose avec les livres d’Anna Zaires, des trilogies jouant un peu sur les mêmes ressorts. À cette époque, le héros est toujours ultra-sombre et fait souffrir d’une manière ou d’une autre l’héroïne. Très peu des assez nombreux livres parus à cette époque ont été traduits.

Qu’en est-il aujourd’hui ? La dark romance s’est diversifiée, multipliée et a dû trouver d’autres angles car répéter encore et encore des histoires d’enlèvements réduit tout de même considérablement l’exploitation de ce genre. Néanmoins pour avoir une dark romance, il faut trois points essentiels.

  • Un univers clos, retiré du monde normal ou s’il en est proche, aux règles de vie et morales si particulières, si différentes que c’est comme si on était dans un univers parallèle. Cela peut être un lieu délibérément loin de tout (une île, le haut d’une montagne, une villa isolée…) ou dans notre monde mais dans un groupe qui vit en marge de la société avec ses propres lois (un gang, un groupe de bikers, des personnages qui ont délibérément choisi de ne plus suivre les règles notamment quand ils veulent se venger.) Les deux peuvent se mêler. On ne peut attendre d’eux le même comportement que les héros dans un contexte dit normal.
  • Des personnages (au moins un) qui souffre plus ou moins d’une pathologie mentale : il peut être paranoïaque, pervers narcissique, mégalomane, psychopathe, bipolaire, traumatisé par un drame extrême… Cela peut être le héros ou un autre personnage. Par rapport à la dark romance initiale, le héros peut être très mauvais ou très lumineux, alors qu’avant il était celui qui faisait du mal ; il peut être le sauveur, comme le bourreau (de l’héroïne, au moins pendant un temps, parce qu’on l’y contraint ou parce qu’il ne se rend pas compte de ce qu’il inflige). Attention, de nombreux personnages ont des caractéristiques communes à cela sauf que la plupart du temps, c’est présenté comme une conséquence d’une enfance malheureuse ou d’un passé traumatique et totalement excusable. Christian Grey est une sorte de pervers narcissique mais mis en scène dans une romance classique où sa pathologie disparaît au seul contact d’Ana et de son amour. La dark romance va beaucoup plus loin et les meilleures montrent que c’est durable, que les héros devront composer avec cette particularité toute leur vie, même s’ils sont amoureux.
  • La violence est très présente et très forte, sous toutes ses formes. Elle est toujours verbale et très souvent physique. Les héros eux-mêmes la pratiquent et/ou la subissent. Quand vous vivez dans un monde aux règles différentes, vous les adoptez pour survivre. Il est donc très possible d’avoir des héros violents, victimes et bourreaux. On peut assister à des expéditions punitives, des meurtres, des exécutions sommaires, des viols…

Il faut réunir ces trois conditions pour avoir une dark romance. C’est la raison pour laquelle, le harceleur, le « bully », n’en fait pas vraiment partie, du moins dans sa version soft car on peut imaginer un roman qui bascule dans le dark avec un point de départ plus anodin. La plupart du temps, le harceleur reste dans un monde où ce qu’il fait est condamné, où la violence reste relativement contrôlée par les lois. Ce type de livres flirte avec le dark sans y aller vraiment. Attention aussi à ne pas confondre avec  la romance érotique BDSM où les rapports sexuels sont consentis, ni avec la romance parlant du fantasme du viol. Il y a des romances sombres, avec un contexte particulièrement plombant et la Dark romance, genre à part entière.

Je ferai plusieurs remarques sur ce genre.

  • Au milieu de ce torrent de violences et d’éléments perturbants, une histoire d’amour se développe, à cause justement de ce qui se passe ou malgré cela. En général, le héros et l’héroïne finissent par s’allier pour sauver l’un d’entre eux. Il peut se développer une histoire d’amour délicate, souvent exceptionnelle car improbable et en brutal contraste avec tout le reste. Dans Sick Fux de Tillie Cole ou La Cage Dorée de Blanche Monah, c’est le cas. Le héros dans ces deux situations aident l’héroïne dans la mesure du possible. Il se pose la question du happy end alors. Comment terminer en disant : « et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » avec un tel parcours ? Certaines auteures osent ne pas conclure par une fin heureuse mais c’est très rare. L’idée est que l’amour peut tout vaincre même ce genre de traumatismes. C’est souvent la partie la plus faible du roman, maladroite car psychologiquement peu cohérente. Quand les héros ont forgé une alliance pour se sauver, on peut mieux comprendre que cela débouche sur un amour d’une force exceptionnelle. Quand le héros est au moins un temps le bourreau de l’héroïne, l’évolution est encore plus délicate à négocier.
  • Ce genre de livres n’est pas pour tout le monde. Pour certains, c’est l’anti-romance par excellence : c’est illisible et dérangeant. C’est la raison pour laquelle ce genre restera toujours une niche de la romance. Un succès massif est possible mais excessivement rare.
  • Il y a un vrai danger de surenchère. On s’habitue à tout même à voir un héros frapper, violer l’héroïne pour devenir un gentil toutou après ( ce qui le réhabilite aussitôt aux yeux de certaines). Il est tentant d’en rajouter un peu plus à chaque fois. Comme c’est un genre qui lutte avec nos limites personnelles, il ne souffre pas la médiocrité, moins que les autres encore. Alors attention à la tentation de trouver l’originalité en en rajoutant un peu plus : plus de sang, plus de violence, plus de perversité. L’exemple parfait est la série de Scarlett Edwards qui sombre dans un ridicule achevé. Blanche Monah en écrivant La cage Dorée a su éviter cela, ce qui n’était pas évident du tout.
  • On ne lit par ce genre de romans en se plaçant dans les règles habituelles de la romance. Le héros de dark romance n’est pas un bad boy, ou alors il devient un prince charmant à l’armure ternie et sanglante, car il doit défendre l’héroïne jusqu’à dépasser ses propres limites. Il faut donc parvenir à oublier ce qu’on trouve normal/anormal. Pas évident, d’où ma mise en garde sur le fait que ce type de romans ne convient pas à tout le monde.
  • Le sexe est souvent important dans ce genre de romance ; parfois il est à la base même de ce qui se développe : les personnages sont amenés à avoir des relations sexuelles très vite, le héros les impose… Il peut être subi par l’héroïne ou le héros, dans le cadre de différents trafics ou abus. Il est possible qu’il soigne lorsqu’il est doux et apaisant dans ce cadre hyper violent. Il n’est cependant pas indispensable pour identifier une dark romance.

En conclusion, la dark romance fascine par son côté dérangeant. Elle ne va pas non plus assez loin, la plupart du temps, pour totalement nous rebuter. C’est un genre qui est au croisement de l’histoire d’amour interdite, du thriller psychologique et de la romance érotique, penchant plus ou moins vers l’un de ces genres. Il a un bel avenir devant lui car il se développe, se diversifie, explore des angles différents. À tenter avec toutes les mises en garde que j’ai précisées avant. Il ne convient pas à tout le monde.

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