Héroïne de romance, un métier difficile.

26 mars 2018

J’ai très souvent parlé des héros de romance car, leur rôle est fondamental, ne nous le cachons pas… C’est lui fait rêver avec ses qualités surhumaines. Mais l’héroïne a une fonction différente et elle doit aussi être particulièrement parfaite. Son rôle est un peu ambigu : elle est moins intéressante car le héros est celui auquel les lectrices veulent absolument s’attacher ; mais l’héroïne est aussi celle en qui la lectrice s’incarne le plus. Dans la romance, c’est un phénomène très classique, la lectrice s’imagine plus ou moins (parfois, très peu, parfois, beaucoup) être à la place de l’héroïne. Donc son importance n’est pas négligeable et il y a des caractéristiques qui plombent gravement l’opinion qu’on a du personnage principal féminin.

Alors qu’attend-on de l’héroïne quand on ouvre une romance ? Qu’est-ce qui la caractérise ?

  • C’est une jeune femme ordinaire : eh oui… le héros est parfois super riche, un super sportif, il est super beau, super bon au lit, il est super bad boy tatoué… et l’héroïne est une fille ordinaire ? Forcément… Si vous voulez que l’identification soit possible, vous prenez un risque ne mettant une femme magnifique, aux mensurations parfaites, mannequin à ses heures, quand elle ne donne pas son sang ou un peu de son temps pour aller aider les populations défavorisées… Il n’existe personne comme ça, pas dans la vraie vie. La lectrice risque d’avoir du mal à se reconnaître dans cette perfection sur pattes. L’héroïne est donc « ordinaire ». Mais attention… il y a une astuce. En fait, elle se croit banale. Elle l’est globalement, elle n’a pas les mensurations parfaites, fait des erreurs, mais au yeux du héros, elle pourrait servir de modèle au genre féminin tout entier. Il la voit avec les yeux de l’amour… Le tour est joué ! Ordinaire peut-être, mais choisie parmi les millions de femmes sur Terre par un homme qui lui est parfait, riche et célèbre. Donc, elle est tout sauf ordinaire à ses yeux. Vous en conviendrez, cela fait rêver. C’est la formule magique. Attention toutefois à ne pas trop charger le trait. Oui, il est de bon ton de souligner que sa silhouette n’est pas parfaite mais elle va soit faire des efforts pour améliorer tout cela, soit découvrir que l’argent (du héros) aide beaucoup pour être plus belle… Il y a même cette scène assez fréquente où le héros fait livrer la robe parfaite pour une soirée à sa belle (il a super bien choisi!) et quand il la découvre vêtue de cette tenue de princesse, il manque défaillir… Donc voilà notre petite souillon Cendrillon qui devient une belle princesse. Classique et efficace!
  • C’est une femme de caractère : aujourd’hui, gare à l’auteure qui met en scène une dinde, niaise, qui ne sait pas prendre de décision. C’est la définition de l’héroïne nulle qui donne envie de balancer le livre ou la liseuse contre le mur à certaines lectrices (réaction certes exagérée mais qui a le mérite de faire comprendre quelle est l’intensité du dégoût suscité). Ne cherchez pas, vous connaissez déjà une héroïne qui correspond à ce portrait : cette chère Ana Steele, héroïne de Cinquante Nuances de Gris. Même certains fans reconnaissent qu’Ana n’est pas l’ampoule la plus lumineuse du lustre. C’est le seul défaut que la lectrice totalement acquise reconnaît alors que la trilogie a subi un flot de reproches. Imaginez… Ana est vierge (à un âge où d’après certains on ne se souvient même plus très bien quand on a perdu sa virginité), elle se laisse rouler dans la farine par un milliardaire qui va surveiller ce qu’elle mange, l’obliger à accepter une voiture, un ordinateur… Elle parle à sa déesse intérieure et franchement, cela ne vole pas haut. Je suis globalement d’accord mais je me permettrai deux remarques :

– Ana n’est peut-être pas très fufute mais c’est tout de même fou qu’on lui reproche cela alors que ce brave Christian s’en tire comme une fleur. Il est tout de même sérieusement dérangé. Ana fait ce qu’elle peut face à un pervers narcissique. Le souci est surtout là et c’est un autre débat : est-ce de la bêtise ou une façon de montrer comment une femme gère, apparemment facilement (mais c’est un roman) un homme très perturbé ? Et faut-il associer la virginité à la niaiserie ? Le reste, je vous le concède, ne montre pas un QI très élevé. Mais cela pourrait être le cas de beaucoup d’héroïnes.

– En second lieu, il faut se pencher sur ce qu’est une femme de caractère dans la romance. Très souvent, on confond caractère et mauvais caractère. En gros, l’héroïne, il ne faut pas la chercher… car elle ne se laisse pas faire. Cela est fondamental pour apprécier une héroïne de romance contemporaine, semble-t-il. Il faut laisser l’impression qu’elle ne s’en laisse pas compter, qu’elle est indépendante et libre de ses choix. Au risque de charger un peu le trait aussi en mettant en scène des grandes gueules mal aimables qui jurent, tapent du pied, voire tapent tout court… C’est assez désastreux quand on arrive à ce stade, il faut le reconnaître. Mais est-ce que cette héroïne au caractère bien trempé refuse de se laisser offrir des cadeaux par le héros ? De jouir pour lui ? De se laisser défendre alors qu’elle n’est pas forcément menacée par un héros jaloux ? Pas vraiment… Le malaise est un peu là… Oui, les héroïnes de romance ont fait des progrès et sont décrites comme modernes et indépendantes… Mais elle conservent quelques caractéristiques bien ringardes où elles vivent très bien de laisser le héros commander pour elle. Parfois même, la rébellion dure un temps et elle rentre dans le rang à la fin du roman : mariage, bébé qu’on accepte parfois au mépris du bon sens ou de la fameuse indépendance. La fin heureuse oblige d’oublier tout ça et à pousser sous le tapis très vite les questions. Finalement, l’héroïne qui s’est révoltée contre la possessivité d’un héros, quelle garantie a-t-elle obtenu qu’il ferait des efforts ? Ou alors a-t-elle finalement admis que son homme serait comme ça et quelle ferait avec ? C’est ce que j’appelle le faux féminisme de la romance. Oui, il y a des héroïnes avec du caractère mais au final, on peut sérieusement s’interroger sur la profondeur du changement. En apparence, elle a du caractère et est intelligente mais à la fin du livre, on a parfois l’impression que ce n’était pas si important.

 

L’héroïne de romance est donc sans doute aussi contradictoire que les femmes de notre époque. Plus personne ne leur conteste le droit de travailler, d’avoir des qualités équivalentes à celles des hommes, de mériter le respect et l’épanouissement… mais difficile d’échapper aux vieux schémas. Elle reste avant tout une personne qui doute d’elle-même, qui se pense ordinaire, indigne de l’attention d’un homme formidable, qu’elle juge souvent supérieure à elle. Et de fait, il est souvent plus riche, plus beau, plus puissant, plus âgé qu’elle. Même à la fin du roman. Alors on demande à une héroïne le même exploit que les femmes de notre société : d’être la parfaite compagne mais également la plus indépendante, d’être intelligente mais de ne pas forcément vouloir en user pour réussir, d’être féministe mais de rester dans un rapport très patriarcal avec le héros. Et c’est assez normal, les lectrices, une fois de plus lisent souvent en s’identifiant. Si le personnage féminin principal ne leur ressemble pas un peu, c’est problématique. Je pense qu’il serait très possible du coup de faire un portrait de la femme d’aujourd’hui à partir de ces héroïnes. Le danger est qu’elle est le plus petit dénominateur commun et donc loin d’être à l’image de toutes les femmes. C’est la version consensuelle qui a le plus de chance de plaire au plus grand nombre. Par conséquent, on oublie de nombreuses femmes dans ce portrait et on ne va pas vraiment chercher des modèles qui dérangent plus. La romance n’est pas un genre qui aime bousculer les normes, ce n’est pas nouveau, il aurait été étonnant que cela soit différent avec l’idéal féminin qu’il véhicule.

 

3 Comments

  • Léna Forestier 26 mars 2018 at 10 h 28 min

    Une analyse très intéressante ! La question du portrait physique et psychique de l’héroïne – comme du héros, d’ailleurs -, de la « parité ou non » de ces portraits (« prince charmant moderne » contre « fille ordinaire » et inversement, ou choix de personnages plus semblables), du rapport étroit ou non avec ce qui apparaît le plus fréquemment dans la réalité, est au coeur de la démarche créative de l’auteur(e) de romances !
    Léna Forestier

    • Sylvie Gand 26 mars 2018 at 11 h 04 min

      Je pense que l’auteure peut jouer un grand rôle et influer justement sur ces banalités et sur l’évolution du personnage féminin.

      • Léna Forestier 26 mars 2018 at 20 h 46 min

        J’en suis persuadée !
        Léna

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