Le « bully » héros de romance

19 février 2018

Voici un titre énigmatique… Une des raisons est qu’il est anglais et que par souci marketing, les maisons d’édition francophones ont parfois délibérément créé la confusion avec la Dark Romance. Nous avions déjà parlé de ce genre qui a une définition stricte et si  le héros « bully » joue lui aussi avec les limites, ce ne sont clairement pas les mêmes. Encore une fois, cette confusion amène souvent des déceptions car si vous recherchez une romance basée sur un syndrome de Stockholm ou une équipée criminelle, des vengeances sanglantes, vous serez forcément déçus. Il est temps de lever le voile sur cette tendance !

« Bully » en anglais signifie petite brute, et comme c’est aussi un verbe, brutaliser, harceler, intimider. En gros, il s’agit d’un garçon (pas forcément dans la vie, mais dans la romance, c’est toujours comme ça), qui tyrannise une ou d’autres personnes, qui profite de sa position éminente dans un milieu, de sa force physique, de son argent ou de son pouvoir pour pourrir la vie de quelqu’un d’autre. En bref, c’est un personnage fort peu sympathique, qui normalement devrait être un méchant et il l’est souvent au départ, mais qui va révéler peu à peu qu’il n’est finalement pas si négatif que cela. Nous reviendrons sur ce point problématique. En tous cas, c’est à cause de cela que certains rangent ce type de romance dans la catégorie Dark : le seul point commun est le côté très négatif du héros, son aspect borderline. Cela ne va pas plus loin et l’on sait que la Dark romance implique d’autres caractéristiques.

En général, la victime principale de ce « bully » est l’héroïne elle-même. Elle n’est pas forcément la seule mais elle va être sur le chemin, un moyen pour atteindre quelqu’un d’autre ou elle a suscité la colère du héros « bully » sans le savoir. Cela fait donc commencer la relation amoureuse dans des conditions très négatives, celles où l’héroïne tombe amoureuse, pas tout de suite, ou en tous cas, présente un étrange cas de fascination pour un type qui la martyrise. Et c’est elle qui va faire changer le héros, par amour. Là réside sans doute le succès de ce genre de livres (hormis le talent des auteures). Un des secrets et peut-être pas le plus avouable d’une romance qui fonctionne est le degré d’acceptation de l’héroïne face à un héros qui la blesse. Chacun a ses limites en tant que lecteur. Pour certains, la simple idée qu’un héros finit par conquérir sa belle après l’avoir peu ménagée, suffit à les dégoûter. Pour d’autres, plus cela va loin, mieux c’est. Parfois, certains actes passent, d’autres choquent… Cette romance peut clairement déranger et elle le devrait. On ne peut pas s’indigner quotidiennement contre le harcèlement scolaire ou au travail, et tranquillement lire une romance où c’est considéré comme un moyen très possible de commencer une histoire d’amour. L’idée demeure que l’héroïne n’est jamais une victime, qu’elle réplique, sait composer avec les intimidations du héros mais elle le paie très cher ou elle n’acquiert cette force qu’au fil du temps après avoir sérieusement dégusté.

Difficile d’expliquer pourquoi cela fonctionne alors, sauf à redire que l’amour peut tout, donc peut transformer un « bully » en gentil toutou amoureux ou de confondre cette manifestation abusive d’un pouvoir avec une forme de virilité, ou encore avec l’affichage d’une haine qui sert à cacher de tendres sentiments. Mais cela marche indéniablement, quand c’est bien fait et malheureusement, comme à chaque fois qu’il apparaît un sous-genre, vous avez de bonnes chances de tomber sur un roman qui surfe là-dessus et qui sera très nul. Comme dans la Dark romance, il faut savoir très exactement comment utiliser ce contexte parce qu’on risque de verser très facilement dans le portrait d’un héros parfait abruti et qui va trop loin; la tendance à la surenchère étant très forte pour montrer un homme encore plus borderline.

Deux auteures adorent ce type de personnage et honnêtement font du bon travail avec cela, c’est L.J Shen et Penelope Douglas, dont le premier livre avait justement pour titre en anglais: Bully. Elle a en quelque sorte nommé ce sous-genre. L.J. Shen excelle peut-être encore plus que sa consœur à mes yeux, mais c’est très subjectif. Elle est capable de jouer de façon infinie avec ce type de personnage, décrivant des hommes qu’on adore détester et qu’on déteste aimer : des anti-héros. Parce qu’au-delà du « bully », ils ont souvent un charisme extraordinaire, des failles bien cachées. Cette auteure sait s’arrêter à temps, du moins, selon mes critères. Elle sait aussi ne pas transformer ce type de héros en gentil amoureux qui perd sa méchanceté, en dépit de toute cohérence psychologique.

Comme dans beaucoup de livres de romance, se pose la question de jusqu’où on peut aller, car même si les lectrices sont bien assez grandes pour savoir ce qu’elles aiment lire ou pas, il ne faut pas nier que le message qui passe est qu’un harceleur, qui humilie, terrorise, met l’héroïne mal à l’aise y compris dans le domaine sexuel peut parfaitement être un héros de romance… cela pose problème et interroge une nouvelle fois sur ce que la romance propose comme schéma amoureux entre un homme et une femme. Il n’y a pas d’héroïne « bully », à ma connaissance. Ce qui en dit long. Et dans la vie, on finit rarement heureuse dans les bras d’un homme avec qui la relation a commencé sur ces bases. La romance joue avec nos fantasmes, on le sait; il faut juste ne pas l’oublier.

En tous cas, l’unique caractéristique qui permet d’identifier ce sous-genre est le fait que le héros « martyrise » d’une façon ou d’une autre l’héroïne. Ce sont souvent des personnages jeunes, encore au lycée ou en fac, car c’est un lieu et un âge qui permettent de bien développer ce thème. Tout y passe : utilisation des raisons sociaux, insultes plus ou moins directes, agressions verbales, rejet et isolement du personnage harcelé… Le tout mâtiné avec du désir sexuel mutuel et un héros hyper charismatique. C’est souvent ce qui définit le pervers narcissique ou sociaux. Troublant…

La situation bascule toujours à un moment souvent quand on découvre les failles du héros confondant ainsi explication et excuse. Oui, on peut comprendre pourquoi une personne fait de telles choses mais cela ne justifie en rien de faire souffrir une autre, n’est-ce pas ? Souvent, le héros agit ainsi à cause de souffrances passées ou cherche à se venger de l’héroïne ou de sa famille (ce qui ‘est assez injuste !) ou alors par pure arrogance, par pure conscience de sa pseudo-supériorité. Cela confine alors parfois à l’indifférence à la souffrance d’autrui. On comprend alors à quel point cela peut interroger.

En tous cas, un « bully » n’est pas un héros de Dark romance même si, parfois on peut voir quelques points communs et que dans les deux cas, le personnage principal apparaît sous un jour très négatif, comme un anti-héros. La dark romance a d’autres caractéristiques, toutefois.

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