La romance après le mouvement #MeToo aux USA

26 février 2018

J’ai écrit ici plusieurs billets exprimant ma perplexité par rapport à l’approche de certains sujets par les auteures de romance, notamment ceux qui touchent le plus les femmes. Je pense qu’il est intéressant de se pencher sur quelques frémissements que j’ai pu noter récemment dans la romance anglo-saxonne, semblant montrer une amorce de changement. Vous noterez mon extrême prudence, car il doit rester de nombreux freins à l’évolution des histoires. Mais il commence à sortir aux États-Unis des romances post-Weinstein et post-#MeToo. Il est sans doute pour les auteures difficiles de rester sourdes aux conséquences de ces mouvements. Je prendrai pour cela quelques exemples. Il ne faut pas les généraliser, mais il devient très difficile de voir certaines scènes ou d’entendre certains mots dans un romance aujourd’hui. Alors, au risque de déstabiliser certaines lectrices, les auteures commencent à bouger les lignes.

Le premier exemple que je développerai est celui de la dernière romance de Vi Keeland, Sex not Love . Dans son histoire, le changement est infime, fugitif mais il bouge tout de même profondément les choses. Vi Keeland décrit toujours des héros arrogants, séducteurs et charmeurs, sûrs d’eux. Elle aborde les relations entre le héros et l’héroïne de façon équilibrée mais en général, c’est lui qui veut commencer une relation sexuelle avec l’héroïne. Et il ne lésine pas, il sort le grand jeu : allusions sexuelles répétées, blagues pas toujours très fines, réitérations de la proposition même si l’héroïne a dit non… Vi Keeland sait où s’arrêter, elle écrit bien. C’est donc toujours un héros plutôt rigolo, qui n’est même pas vraiment lourd, mais insistant et surtout, l’héroïne montre qu’elle n’est pas aussi offusquée que cela et répond sur le même mode. Pourtant, dans son dernier roman, on sent qu’elle a hésité à faire comme d’habitude et alors que le héros insiste une nouvelle fois pour commencer une relation purement sexuelle (sans promesse d’une liaison à long terme), il va prononcer quelques mots qui changent tout : il signale que c’est la dernière fois qu’il lui proposera quelque chose, il a été clair, à elle de décider maintenant.

C’est peu mais beaucoup à la fois, car il est clairement dit qu’aller plus loin poserait problème, que toute insistance doit avoir ses limites et que le héros masculin doit s’en rendre compte. Intéressant.

Le second livre dans son entier change les perspectives. Il s’agit de In Harmony d’Emma Scott. Dès le début du livre, on parle d’un viol subi par l’héroïne et de ses conséquences dévastatrices. Beaucoup de romances en ont déjà parlé, parfois de façon extrêmement pédagogique, expliquant quelle est la conduite à tenir. Dans In Harmony, l’héroïne n’adopte pas la « bonne » conduite. Elle agit sous le choc et en raisonnant sur le fait qu’elle a tout intérêt à étouffer l’affaire. Ce sera mieux pour tout le monde y compris elle. Je pense que cette façon de montrer un viol de ceux qui aboutissent rarement à une plainte, que beaucoup de gens pensent comme pas très « graves » parce que voilà, le coupable est jeune, l’héroïne n’a pas dit ce qu’il fallait, quand il fallait… est très nouvelle. Souvent la romance montrait des abus sexuels violents et des solutions que l’auteure présentait comme tombant sous le sens. Mais rien n’est évident dans ces drames. Rien du tout et Emma Scott le montre avec une grande sensibilité et intelligence. On sent qu’elle a été influencée par les affaires récentes et notamment par celle de Brock Turner, un brillant étudiant de Stanford, sportif et apparemment bien sous tout rapport qui avait été jugé pour viol sur une jeune femme inconsciente en 2016.

Parlons de la romance sportive et du fait qu’il existe maintenant des héroïnes joueuses de hockey dans ce sport de contact réputé très masculin. Plusieurs auteures dont Tamsen Parker montrent un sport où les héroïnes sont rarement professionnelles car contrairement à son équivalent masculin, l’argent ne coule pas à flots. Il y a même quelques remarques très intéressantes sur le fait que l’esprit du sport est différent, les bagarres plus rares, que certains fans de ce sport au masculin méprisent les équipes de filles… On sent là aussi que certains messages passent lentement.

Je pourrais continuer comme cela longtemps car dans la romance en vo, il devient assez compliqué de mettre en scène des héros qui oublient un peu le respect dû aux femmes. Enfin. Je citerai Sarina Bowen qui présente la très classique relation entre un patron et son employée. Le héros se pose la question de qui il est quand il craque pour son employé, sur ce qu’il peut tenter puisqu’il a autorité sur elle et que par conséquent, elle peut se sentir piégée. C’est une romance, donc évidemment les obstacles vont disparaître mais elle montre assez simplement que lorsque l’attirance est réciproque, une telle liaison peut se développer comme je crois, cela peut-être le cas dans la vie. Mais il faut que tout soit consensuel.

Alors, évidemment, je pense qu’une part des lectrices vont regretter le héros pur alpha qui hurle « tu es mienne », « Jouis pour moi », et montre encore une tendance à penser qu’il est un tel cadeau divin qu’ignorer les « non » qu’on lui oppose est tout à fait normal. Mais je pense que la virilité, l' »alphatude » d’un héros n’est pas là. J’ai lu récemment deux romances consécutivement (Gentleman Nine de Penelope Ward et Reckless de Lex Martin) où les héros parlent beaucoup des règles de leur compagne, des relations sexuelles quand on a ses règles… Il semblerait que là aussi le tabou des règles (qui fait que lorsqu’on fait de la pub pour des tampons ou des serviettes hygiéniques, le sang est… bleu !) est en train de l’être un peu moins et devient une composante de la vie normale d’un couple. Et non plus simplement, le moyen de faire des blagues rigolotes sur le syndrome pré-menstruel et la mauvaise humeur de madame à ce moment-là…

Cela n’a l’air de rien mais cela va sans doute ringardiser assez vite les versions précédentes où l’héroïne était considérée comme géniale quand elle se comportait comme le héros. Vous imaginez une fille qui insiste et insiste alors que le héros dit non ? Pas moi. Ce n’est pas ainsi que j’ai envie de voir évoluer la romance. Alors, espérons que le mouvement d’égalité des hommes et des femmes continue dans la romance et nous fasse oublier tous ces schémas dérangeants qu’elle véhicule parfois.

 

4 Comments

  • Gautier 26 février 2018 at 12 h 21 min

    J’avais noté l’hésitation du héros chez Vi Keeland et je m’étais fait la réflexion.
    Très bon article, encore une fois !

    • Sylvie Gand 26 février 2018 at 14 h 52 min

      Merci! Oui cela m’a interpellée. C’est bien aussi que les auteures se rendent compte de leur rôle et du poids des mots.

  • Marlene Jones 19 mars 2018 at 12 h 19 min

    Bonjour

    Il y a aussi les romans de Battista Tarantini où les héroïnes sont fantastiques.

    • Sylvie Gand 19 mars 2018 at 12 h 35 min

      Je suis totalement d’accord!

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