Romance, virilité et idéal masculin

13 novembre 2017

 

Je le dis souvent, la romance est un genre destiné principalement aux femmes et écrit par des femmes. De plus, elle parle de relations amoureuses et de problèmes féminins et/ou contemporains. Tout concourt à ce que la romance s’interroge sur les messages qu’elle délivre sur les rapports hommes/femmes et sur les comportements problématiques que la société semble découvrir depuis quelques semaines.

 

Je me suis exprimée plusieurs fois sur la très relative prise en compte du féminisme dans le romance. Trop souvent, on considère que l’héroïne doit avoir du répondant sans toutefois être très précis sur le sujet. Il y aurait les héroïnes nunuches, sottes, celle d’Indécise (S.C. Stephens) ou celle de Cinquante Nuances de Gris (E.L. James) qui se laissent manipuler par leurs hommes ou qui ne savent pas se décider. À titre personnel, je ne trouve pas que l’indécision soit le signe de stupidité ou de « nunucherie » mais c’est un autre débat. On a ainsi vu émerger des héroïnes badass, qu’il ne vaut mieux pas venir chercher, qui ont réponse à tout… Le seul souci c’est qu’au final, elles finissent par se ranger, par amour, et que le message parfois martelé lourdement disparaît au final avec un mariage, des enfants et un couple qui s’installe dans une structure bien classique. Mais au moins, ces héroïnes ont eu le mérite d’avoir une opinion et de l’exprimer.

Par contre, en ce qui concerne les grands débats actuels, quelques messages me semblent fort problématiques. Je ne relèverai, pour faire court, que deux points souvent liés : la définition de la virilité que donne la romance et la façon dont l’amour masculin s’exprime.

En ce qui concerne l’expression de l’amour, le héros, dans les romances d’aujourd’hui, parle, est capable de se lancer dans des déclarations d’amour émouvantes ce qui, autrefois, n’était réservé qu’aux héroïnes. En effet, ces débordements d’émotions étaient considérés comme typiquement féminins. À la femme, les émotions, à l’homme, les actes, la manifestation du désir sexuel souvent présenté comme exigeant et impératif. Cela change heureusement, mais il demeure plusieurs manifestations qui posent question et sont, à mon avis, révélatrices de ce que la société a du mal à admettre également.

Trop souvent, l’homme est possessif et l’on confond manifestation d’un sentiment avec la possessivité ou la jalousie. C’est comme si un homme ne pouvait pas encore s’exprimer comme une femme et qu’il avait besoin de le faire en affirmant son pouvoir. Le héros possessif montre ses sentiments en prononçant ces phrases néandertaliennes : « Tu es à moi », « Jouis pour moi » (J’ai rarement lu plus risible que cette réplique qu’on trouve partout)… Il s’agit toujours de traductions de la vo reprises sans aucun recul en français. Si le sens est le même dans les deux langues, cela sonne sans doute encore plus mal dans la nôtre.

Mais, surtout, aimer quelqu’un, ce n’est pas le posséder. Je dirais que c’est même le contraire, c’est le laisser libre de venir à soi. Dans la vie réelle, un tel comportement conduit très souvent à des situations problématiques subies ou plus ou moins acceptées par la femme : contrôle de ce qu’elle mange, de la façon dont elle s’habille, dont elle se maquille, besoin de marquer son territoire en repoussant les autres, en se battant pour l’objet de sa flamme, en revendiquant sa jalousie. Toutes ces formes d’expression de la possessivité sont très lourdes à supporter et induisent parfois une vraie tyrannie.

Or, si vous lisez une romance aujourd’hui, vous avez énormément de chances de tomber sur un héros qui se comporte ainsi. C’est devenu un code tellement convenu que la romance, bourrée de tropes et de références, a beaucoup de mal à y échapper. La lectrice en général se pâme sur ses passages obligatoires et l’auteur en rajoute une couche.

Il m’est arrivé de lire ça et là que le héros est trop mou quand il ne se comporte pas comme ça. De façon assez confuse et maladroite, il ressort que finalement, ces comportements de domination sont très appréciés et permettent de marquer la virilité du héros. C’est un homme, il devrait donc être affublé de ces traits de caractère considéré comme typiquement masculins. Sinon, il manquerait quelque chose. Or, pour moi, la virilité est une notion très positive, je ne l’associe pas à des expressions aussi négatives.

Très sincèrement, je pense qu’il y a de multiples moyens d’exprimer la virilité d’un homme et d’une toute autre manière. Elle n’a rien à voir avec la domination, la possessivité ou la jalousie. Je pense aussi que la définition de ce mot varie selon chaque homme et chaque femme, mais c’est une sorte de déformation du sens de ce terme d’en faire une succession de comportements déviants ou à la limite de la déviance. Car soyons clair, la jalousie, la possessivité, le contrôle… ne sont pas des comportements acceptables dans l’immense majorité des cas.

Cela créé donc un malaise. Combien de romances banalisent ces comportements ? Combien de livres reprennent ces codes en oubliant d’en mesurer la portée et le sens véritable ? Peut-on sérieusement véhiculer de façon positive ces caractéristiques qui sont la plaie de l’existence de certaines femmes ?

Encore une fois, je sais pertinemment que la romance est une lecture-fantasme et que l’immense majorité des femmes qui lisent ce genre font parfaitement la différence entre vie réelle et existence virtuelle de leurs personnages préférés. Ce qui me dérange est le fait que cela ne fasse sursauter pratiquement personne.

Attention, il ne faut pas transformer nos héros en perfection sur patte (quoique lorsqu’on parle de leur physique, on n’hésite pas une seconde). Un homme, dans une romance peut être possessif, lutter contre cette tendance ; cela peut même être l’objet du livre. Vivre avec un tel homme est forcément compliqué.

Dans les années 80, un banal petit roman de la collection azur de Harlequin pouvait aborder ces sujets. À l’époque, cela semblait être un débat : le héros jaloux tyrannisait l’héroïne qui luttait contre cela ou c’était l’apanage du méchant de l’histoire, donc très négatif. Aujourd’hui, la jalousie est une preuve d’amour, elle est toujours mesurée, montrée comme valorisante pour l’héroïne, signe de l’intérêt d’un homme pour une femme et réciproquement, mais seul l’homme s’arroge le droit de le montrer de façon parfois très dérangeante. Évidemment, la jalousie fait partie de la relation amoureuse mais quand elle n’implique pas que la femme doive changer de comportement pour ne pas énerver son mâle.

J’en reviens donc à la définition de la virilité, de ces qualités qu’on attend chez un homme. J’ai déjà dit que cela est éminemment personnel. J’ai pu le vérifier lorsque Natacha Polony a écrit récemment un joli texte pour parler de celui qui partage sa vie et du fait qu’elle apprécie ses colères, ses exigences, cette « virilité » chez lui. Ce n’est clairement pas ma définition du mot et ce n’est pas non plus ce qui me fait vibrer chez un personnage masculin dans une romance. Je n’attends pas forcément qu’il soit protecteur, sans faiblesse ou même galant. La force d’un héros, ce n’est pas le fait qu’il puisse arracher des troncs d’arbre à main nue. Pas qu’il casse la figure à tous ceux qui l’énervent. Pas qu’il fasse pipi sur l’héroïne (au sens figuré bien sûr !) pour dire qu’elle lui appartient. C’est plutôt quand il contrôle ses pulsions, dompte sa violence, sait montrer sa force sans en faire étalage. C’est plus compliqué à démontrer qu’une phrase qui claque ou d’un visage qu’on gifle.

Il me semble que la romance est en train d’aborder ce virage. Au moins, dans certains romans anglo-saxons, c’est le cas. C’est difficile, il reste encore de curieuses résistances, et un pan entier de la romance continue tranquillement sans se poser de questions. Mais ce qui s’est passé récemment devrait pousser à une réflexion dans le genre de la romance. La romance s’est adaptée de nombreuses fois déjà. Elle doit continuer à le faire. Le constat que, finalement, on continue à y admettre des comportements problématiques doit interroger davantage encore.

 

 

4 Comments

  • Marie S. 13 novembre 2017 at 18 h 54 min

    Je suis tout à fait d’accord avec cet article ! Je trouve ça d’autant plus important que la romance met en avant la femme pour une meilleure égalité des sexes. Si on combat les clichés concernant la femme mais pas ceux concernant l’homme, ça devient à mon avis problématique.
    A propos du terme « virilité », je suis tombée récemment sur une interview d’une philosophe qui vient de faire paraître un livre intitulé « Le mythe de la virilité ». Elle y dénonce toute cette construction sociale qui veut que l’homme soit un dur à cuire, etc. Pour elle, il n’y a pas de virilité mais une masculinité de la même façon qu’on qualifie la femme seulement de féminine.

    • Sylvie Gand 13 novembre 2017 at 19 h 45 min

      Merci! Je suis tout à fait d’accord avec cette sociologue. Je pense aussi que cette virilité qui exalte des qualités soi-disant masculines pèsent lourd sur certains hommes et induit sans doute pas mal d’agressivité ou de sentiment d’impuissance. Et oui, les femmes ne changeront pas si les hommes ne changent pas!

  • Sfans 16 novembre 2017 at 15 h 02 min

    J’avoue n’être jamais aller aussi loin dans mes réflexions. Merci pour ce merveilleux article qui force à se poser quelques questions !

    • Sylvie Gand 16 novembre 2017 at 15 h 38 min

      Merci!

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