Les paradoxes de la romance

29 septembre 2017

Il serait dommage que la romance ne s’interroge pas sur ses propres codes, sur ses troublantes hésitations, sur ce que j’appelle ses paradoxes. Je m’explique.

La romance est un genre très codifié qui utilise un nombre limités de thèmes, de tropes et pare les héros d’un certain nombre de qualités et défauts qui vont leur donner un caractère humain plus ou moins crédible notamment dans le domaine des sentiments. Ainsi, un héros va être plutôt de caractère ouvert, joyeux, extraverti, bavard… ou l’inverse. Comme la romance est un genre qui idéalise beaucoup les relations amoureuses, il y a  bien entendu des limites à ne pas franchir et quelques éléments indispensables ou au contraire, totalement rédhibitoires. C’est là que se logent les paradoxes. Car si l’on comprend très bien que le héros doit être séduisant, plaire, il est très étonnant de voir parfois ce qui est considéré justement comme aimable et ce qui ne l’est pas du tout.

Cette réflexion m’a été inspirée par la lecture d’une chronique récente où la lectrice qui s’exprimait disait à quel point elle avait fait preuve de mansuétude face à une héroïne qui avait commis des erreurs, sans préciser lesquelles d’ailleurs, mais on pouvait déduire qu’elles tournaient autour du mensonge et de la fidélité.

Prenons l’exemple de la fidélité justement ou plutôt de l’infidélité. Voilà typiquement ce qui est inadmissible pour des héros. Ils ne peuvent pas tromper l’autre, l’amour de leur vie. c’est considéré comme une faute impardonnable, que rien ne peut rattraper. Au contraire, c’est l’apanage des méchants de l’histoire, de l’ex, masculin ou féminin, qui n’a pas respecté cette règle de base. Il mérite le pire. Il existe même des romances basées sur la légitime revanche de celui qui a été trompé et là, tous les coups sont permis. Loin de moi l’idée de vanter l’adultère et l’infidélité et je pense que malheureusement, cela est suffisamment répandu pour que pas mal d’entre nous aient connu une situation similaire, particulièrement pénible et douloureuse. Et on aurait aimé que l’infidèle prenne cher, très cher, mais les règles de la société nous interdisent d’aller écrabouiller le visage du vilain(e) ou de crever les pneus de sa voiture. Cela fait du bien de l’imaginer dans un livre par contre ! Je comprends très bien tout cela mais cela nous prive de romances qui ne seraient pas inintéressantes sur les accidents qui peuvent arriver dans la vie, sur le désamour, sur les choix difficiles qui peuvent se poser à une personne qui a quelqu’un dans sa vie et soudain, éprouve quelque chose pour une autre personne. C’est largement aussi banal que l’infidélité et cela fait partie de la relation amoureuse. Rares ont été les auteures qui se sont attaquées au sujet. Beaucoup de lectrices exigent une garantie de « non-infidélité » quand elles commencent un livre.

Outre le fait que d’avoir des garanties de ne pas lire quelque chose qui déplaît me fait doucement sourire, je sursaute devant la tranquille indifférence de certaines lectrices face à des caractéristiques tout aussi choquantes selon moi. Prenons l’exemple de ces héros masculins (c’est souvent le cas), dragueurs invétérés, qui ont couché avec la moitié des femmes de leur pays, qui se vantent d’avoir oublié leur nom au petit matin, et qui pourtant font frémir de désir l’héroïne. Eh oui, au départ, elle dit bien qu’elle ne mangera pas de ce pain là mais elle est bien vite « trahie » par son corps, et trouve toujours sous cette carapace de macho misogyne, un petit cœur fragile, blessé par une femme dans son passé (un premier amour, une mère…) et qui a rejeté sa douleur sur toute la gent féminine. Donc, il est parfaitement admissible que le héros se comporte ainsi parce qu’il va changer sous l’impulsion de l’héroïne et grâce à l’amour qu’elle lui prodigue.

Si on compare la première situation et la seconde, on peut conclure que : tromper parce qu’on a été troublé par quelqu’un d’autre est intolérable ; se comporter comme un beauf sans aucun respect pour une femme l’est puisque le héros a une excuse et qu’il va changer, c’est sûr. Hum… c’est plus que contestable. Ne confond-on pas excuse et explication ? Oui, avoir subi un choc émotionnel peut conduire à des comportements peu sympathiques, où l’on reproduit ce qu’on a subi ou on rejette l’agressivité sur les autres mais est-ce normal ? Définitivement pas. Est-ce admissible ? Certainement pas non plus, car les personnes qui tombent alors entre les pattes de notre héros ne sont  pas responsables de ses problèmes.

Prenons un autre exemple, celui de la jalousie. Elle est au cœur de la relation amoureuse et elle est toujours un peu présente. C’est aussi un sentiment bien connu, dont on n’est pas très fier en général. Eh bien, il est habilement retourné lorsqu’il vient du héros. Vous avez sans doute déjà lu cette scène qui existe dans toutes les romances : l’héroïne va en boîte ou sort dans un bar et, devant le héros, qui se trouve opportunément dans un coin, se fait draguer par un autre homme. Ou tout simplement parle au serveur ou à un autre client. Le héros déboule alors la bave aux lèvres et, dans le pire des cas, assomme le connard qui se permet de… parler ou de se comporter exactement comme le héros: un gros lourd qui peut avoir recours à la violence.

Avez-vous lu alors des réactions indignées des lectrices ? Demandent-elles que la romance soit garantie « sans héros gros lourd, possessif et jaloux » ? Non, jamais ou rarement. Car ce comportement est considéré, dans la romance, comme normal et la manifestation de l’amour inconditionnel du héros même quand il ne se l’est jamais avoué et l’ignore lui-même. Mais aimer, est-ce être possessif et jaloux ? Une auteure talentueuse n’aurait-elle pas d’autres moyens de montrer les sentiments de son héros ? Et surtout, comme il est imparfait et peut parfaitement ressentir de la jalousie ou de la possessivité, ne serait-il pas mieux de le montrer torturé par ces émotions mais capable de les contenir ? Et enfin, une femme aime vraiment cela ? Voir un homme débouler à ses côtés, insulter la personne qui lui parle ? La jalousie est aussi un vrai sujet, c’est un poison dans une relation amoureuse, thème jamais abordé tel quel dans la romance.

Alors, oui, il y a de nombreux paradoxes dans la romance qui parlent sans doute beaucoup de nous, les femmes, et de ce que la société nous pousse à accepter, sur nos priorités aussi. Une fois de plus, nous retrouvons ce débat sur cette romance contemporaine qui parle de nous, mais pas vraiment de nous aussi. Oui, ce qui est écrit dans la romance relève du fantasme et n’est pas forcément ce que nous appliquerions dans notre vie quotidienne mais on ne peut nier qu’elle véhicule aussi ces curieux paradoxes, un peu dérangeants et qui méritent question. Elle n’a pas vocation pédagogique mais elle ne peut pas non plus ignorer son impact. Ce n’est pas un débat original mais il est fondamental.

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