Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants…

14 juin 2017

Cette phrase rituelle à la fin des contes de fée a longtemps été celle qui concluait les romances et si, aujourd’hui, pour suivre les évolutions  culturelles, elle n’est plus aussi vrai, elle demeure vraie. Je vais m’intéresser surtout à la dernière partie de cette phrase car les bébés et les enfants demeurent la conclusion logique et immuable d’une romance réussie. C’est même un ressort essentiel de certaines histoires avec l’arrivée d’un bébé dans une relation qui débute ou qui va mal.

Ma réflexion est venue de la lecture du romande Lauren Layne, I Knew You Were Trouble et je préfère prévenir : je vais spoiler un peu le roman, mais pas trop et surtout, il n’existe qu’en anglais pour le moment !

Dans ce roman, l’héroïne pour diverses raisons ne ressent aucune envie d’enfants et est à peu près sûre qu’elle n’en aura pas. Autant qu’il est possible d’être certain d’une chose car nous savons tous que parfois, on change d’avis. Là n’est pas le problème. Vous devinez la suite… non seulement elle va modifier son opinion dans l’espace de quelques semaines mais  son envie d’enfant va être très vite satisfaite par un accident de pilule oubliée (soupir…). La cause de cette évolution soudaine ? Un homme ! Le héros. En fait, elle a rencontré l’homme qu’il fallait et « naturellement » l’envie d’enfant est arrivée. Quel soulagement…

Le plus drôle est qu’il y a dans le même roman une discussion entre le héros et sa mère. Elle lui explique qu’après tout, une femme peut ne pas avoir envie d’enfants et que c’est un choix éminemment personnel qu’on ne doit pas juger, pas plus que l’inverse d’ailleurs. Le héros en convient, lui qui a très envie d’avoir des enfants. Il admet même que c’est d’une femme dont il est tombé amoureux, pas d’une future mère de ses propres rejetons. Tout cela me semble terriblement juste. Alors pourquoi retomber quelques pages plus loin dans un schéma hyper classique, avec une femme ravie de devenir mère et qui quelque part reconnaît s’être trompée et avoir confondu refus de devenir mère avec le fait de ne pas avoir rencontré la bonne personne pour ça ?

Il me semble que nous avons une fois de plus une romance qui flirte avec le féminisme : la réflexion de la mère du héros est très juste et tolérante. Elle a eu plusieurs enfants, c’était son choix, elle est en est ravie mais parvient à comprendre que ce ne soit pas celui de tout le monde. Mais bizarrement, cela n’est pas encore totalement admis dans la romance où une vraie histoire d’amour se termine souvent avec des bébés considérés alors comme une source de bonheur absolu– les auteures n’hésitent pas à sauter quelques années dans l’épilogue pour nous montrer nos héros enfin parents donc ayant concrétisé leur amour.

C’est en effet le schéma le plus souvent croisé dans la société et qui rend très difficile aujourd’hui pour une femme – surtout une femme – de revendiquer son manque d’envie d’avoir un enfant. C’est considéré comme égoïste ou je ne sais quoi mais en tous cas peu « naturel », exceptionnel et surtout transitoire. Tout le monde pense que les choses changeront certainement au fil du temps. Elisabeth Badinter en son temps avait parlé des limites de l’amour maternel (L’amour en plus, Flammarion, 1980) et du fait qu’il n’est pas aussi naturel que ça que chaque femme ait envie de procréer, droit qu’on a souvent plus reconnu aux hommes. Aujourd’hui, il me semble qu’il est aussi « normal » qu’un homme veuille des enfants qu’une femme n’en souhaite pas.

Une fois de plus, la romance évite ce sujet épineux. Il l’est parce qu’il n’est pas facile pour une femme de revendiquer son absence de désir d’enfants sans passer pour quelqu’un qui a des problèmes ou est une militante dangereuse. Dans la romance, ce besoin de faire avoir des enfants va très loin, au point que jamais, même quand la situation est problématique pour l’héroïne, il est question de la remise en cause du bonheur qu’apporte un enfant. Il n’a pas forcément été désiré ? C’est toujours un bonheur. Cela peut l’être, j’en suis convaincue ; mais ça peut aussi être dramatique pour l’enfant et ses parents. La romance élude, au mieux, un débat important, jette un voile honteux sur l’avortement dont le mot n’est pratiquement pas employé ou avec horreur, ne présente jamais un couple durablement heureux sans enfants, évite de parler de la stérilité irréversible (dans les livres d’amour, les miracles sont fréquents et la stérilité jamais définitive).

C’est pour moi, une fois de plus, un sujet qui mériterait d’être évoqué dans une romance plus féministe, plus ouverte aux débats de notre société. Elle véhicule une image très classique du rapport des femmes à l’enfant et du couple à la parentalité.

Notons, toutefois, que le rapport homme/enfants a, lui, évolué. Dans les romances d’il y a quelques années, l’homme subissait la grossesse surprise de celle qu’il aimait (en général, il hurlait au piège tendu par une vilaine prête à tout pour le coincer dans un mariage), procréait pour transmettre un nom, des biens et découvrait le bébé de façon très lointaine. Maintenant, le papa est adorable auprès des petits enfants, jouent avec eux, s’en occupent ou alors on se moque de lui s’il a peur de changer les couches et de gérer des renvois de bébé. Un peu cliché aussi, me direz-vous, mais c’est déjà mieux. De façon un peu pernicieuse, on présente des héroïnes battantes qui assument leur grossesse, seules, qui sont prêtes à refuser l’aide du père et même le mariage ( quelle audace!). L’héroïne n’est plus une petite chose victime de la société et assume sa grossesse, même surprise. Tant mieux mais que cela ne cache pas le fait qu’une femme peut aussi avoir un problème avec l’idée de devenir mère, sujet bien plus tabou.

Il reste donc à écrire des romances avec des couples aux prises avec l’absence de désir d’enfants, sans tomber dans la caricature ni le jugement. C’est encore un terrain très peu défriché à ce jour !

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