Sexe et romance, un mariage obligatoire ?

20 février 2017

Il est impossible de parler de romance sans évoquer à un moment ou un autre les scènes de sexe qui s’y trouvent pratiquement systématiquement maintenant. Je ne vais pas tenter de faire la différence entre romance érotique ou romance tout court car je pense que c’est un débat un peu dépassé aujourd’hui, ni chercher à savoir s’il est question d’érotisme ou de pornographie. Il me semble que c’est souvent les détracteurs du genre qui tiennent absolument à qualifier de porno, le sexe dans la romance. Peu importe le nom que l’on donne, il y souvent des scènes de sexe dans une romance, c’est l’évidence.

La raison est très simple mais cela ne l’était pas tant que cela il y a encore peu de temps : le sexe, dans notre société et à notre époque fait partie intégrante de la relation amoureuse et est totalement centrale pour beaucoup de couples. Ne pas en parler, édulcorer le propos devenait ridicule.Mais il faut savoir que cela a été très difficile à imposer et que pendant longtemps, les auteurs ont dû usé de subterfuges pour évoquer la sensualité dans une relation amoureuse car la morale condamnait le sexe hors mariage et à l’initiative d’une femme. Il serait intéressant de revenir sur la lente progression qui commence avec les romances du début du vingtième siècle, où on tolère la tension sexuelle, aux livres des années 70 qui décrivent de façon plus explicite des relations amoureuses mais toujours à l’initiative de l’homme et au corps défendant des femmes. La morale était sauve.

La romance a fini par rattraper l’évolution de la société au début des années 2010. Évidemment, une fois de plus, c’est la trilogie d’E.L. James qui a tout changé. Attention, Fifty Shades n’a pas inventé la romance érotique mais le succès énorme de la série a banalisé, installé de façon insolente une évidence : les femmes dans de très nombreux pays occidentaux étaient fascinées par une relation amoureuse dans laquelle le sexe, peu orthodoxe de surcroît, est décrit de façon explicite. E.L. James n’a rien inventé, beaucoup de romances publiées avant son livre et qu’elle a dû au moins feuilletées, contenaient des scènes aussi sexy. La nouveauté était de voir la pratique du BDSM – je ne reviendrai pas sur le débat qui est né à l’époque sur le réalisme, ou son absence de la pratique dans ce roman – réservée autrefois à la romance érotique voire à la littérature érotique se retrouver dans un best-seller. La surprise a été immense et un peu dérangeante. La violence de la réaction a été très forte. Rappelons seulement l’expression mommy porn qui illustre à quel point cela a été mal compris et immédiatement moqué. Cette forme de livres seraient donc destinés à des femmes au foyer, écrasées d’ennui et de frustrations et qui passeraient le temps à se délecter de scènes salaces. Or, le public concerné, on le sait maintenant était assez jeune et allait bien au-delà de cela. Il y avait une interprétation bien différente à faire de ce succès. Le simple fait que cette fanfiction avait été inspirée par Twilight, une trilogie à succès, destinée à un jeune public, qui évitait soigneusement les scènes de sexe, est déjà instructive en soi.

Depuis, tout a changé en effet. La romance décrit les scènes de sexe de façon explicite et comme souvent, il y a maintenant une forme d’exagération dans l’autre sens. Mais nous y reviendrons. la romance est surtout contemporaine et décrit des couples d’aujourd’hui. Il n’est pas évident de connaître les pratiques sexuelles les plus communes de notre époque mais la romance a banalisé complètement certains comportements.

  • Tout d’abord et cela me paraît d’une extrême importance, le sexe est considéré comme tout à fait normal entre une homme et une femme, en dehors des liens sacrés du mariage. Il peut être initié par l’un ou l’autre et si il y a toujours un grand nombre de situations où l’homme est un séducteur au tableau de chasse impressionnant et à l’expérience délirante – même quand ils sont encore de grands ados ! –, on voit de plus en plus de personnages féminins à la sexualité revendiquée et totalement assumée. Le succès de ce genre d’héroïnes soulignent d’ailleurs l’envie que les lectrices ont de voir ce type de personnages. Est-ce le signe d’une vraie évolution de la sexualité féminine, de sa revendication et de sa normalisation ? J’aimerais en être certaine. Il y a probablement un grand chemin à parcourir encore.
  • Les pratiques admises dans la romance se sont considérablement élargies : il semble banal aujourd’hui d’avoir des personnages qui se masturbent, ont recours à des sex toys, regardent du porno. La fellation, le cunnilingus, le sexe anal sont aussi largement banalisés. Il est même possible, de façon bien plus exceptionnelle d’avoir des romances qui jouent sur quelques déviances ou pratiques moins courantes : le BDSM ( soft), le polyamour, la voyeurisme… Alors où s’arrête la romance ou commence l’érotisme ? À chaque lecteur, sa réponse. Pour certains, cela peut aller très loin, pour d’autres, pas du tout. Cela peut poser un certain nombre de problèmes. Des lectrices jeunes ou qui ne souhaitent pas lire certaines pratiques ont du mal à déterminerai une histoire leur convient ou pas.
  • Si le sexe est devenu totalement normal, certaines situations sont maintenant proscrites au risque de voir les lectrices s’indigner : le sexe non consenti ou un héros insistant, voire pressant sont de moins en moins admis. Il est d’ailleurs assez intéressant de voir que certaines lectrices peuvent être moins choquées par un personnage masculin goujat et à la main baladeuse que par d’autres choses. On en revient aux limites personnelles que chacun a. Le revers de la médaille est qu’on a parfois maintenant une romance un peu politiquement correcte où le moindre détail est chassé.

Pour toutes ces raisons, le sexe explicite dans la romance me paraît une bonne chose : cela a une valeur importante pour affirmer haut et fort le droit des femmes à vivre une sexualité épanouie quelle qu’elle soit. Le sexe ou son absence font partie de nos relations amoureuses. Le nier, le cacher ou s’arrêter à la porte de la chambre sous prétexte de ne pas choquer ou de rester concentré sur la romance n’est sans doute pas une bonne idée. Et si, pour certaines, c’est une façon de pimenter sa propre sexualité, ou de trouver excitation ou inspiration, je ne vois pas très bien où serait le problème. Mais ne pas en mettre du tout pose rarement problème, également. Si l’auteure ne conçoit pas sa romance comme cela, l’histoire d’amour se suffit totalement à elle-même. L’exemple le plus évident est Colleen Hoover qui s’étale rarement sur la question, ce qui ne nuit jamais à son histoire. La plupart des lectrices lisent de la romance, moins pour le sexe que pour l’idylle elle-même, n’en déplaise aux moqueurs qui y voient simplement du porno pour femmes.

Par contre, il faut reconnaître que le sexe dans la romance peut faire parfois sourire par ses exagérations et se caricature parfois lui-même. Comme je l’ai dit plus haut, les restrictions passées conduisent maintenant à une sorte de délire de scènes de sexe  pas totalement justifiées, qui parfois, servent à cacher la pauvreté de l’intrigue et/ou du style de l’auteure. Ce reproche fait à E.L. James n’est pas sans fondement.

Beaucoup trop souvent, on a droit à des scènes placées au même endroit dans le livre et qui se ressemblent fâcheusement. Par exemple, il y a bien souvent une avancée notable à 50 % du roman. Chez les auteures les moins douées, cela arrive comme des cheveux sur la soupe.

On a vu ainsi ces derniers temps se développer le dirty talk, c’est à dire des dialogues très chauds entre les héros aux moments clés, avec un succès… relatif. Pour une raison mystérieuse, certaines phrases semblent obligatoires comme le fameux « Jouis pour moi » qui laisse songeur quand même. Car jouir est  une façon d’obtenir son plaisir et jouir pour quelqu’un… son homme c’est une façon de reconnaître que le plaisir de la femme est à offrir à celui qui lui donne… Mais cette phrase est tellement répétée qu’elle fait vaguement sourire maintenant. Il y a également le « Que tu es mouillée » ou « Tu es tellement étroite »… Tout cela vient de la romance anglo-saxonne et est repris par les Francophones sans recul. Dommage, ce n’est pas ce qu’il y a de meilleur à prendre! Surtout, c’est si répétitif que cela fait perdre tout effet à ces mots.

On peut aussi sourire devant les exagérations des manifestations de plaisir de nos héros et de leur performances en général : les héroïnes inondent leur culotte, les héros peuvent développer trois ou quatre érections successives, les héroïnes, vierges jouissent dès la première fois en cinq minutes, deviennent des spécialistes de la fellation au premier essai… Dois-je continuer ?

Rassurez-vous, c’est de la romance, la réalité est parfois… moins spectaculaire !

Au final, les scènes de sexe peuvent faire bâiller et si elles sont importantes, elles perdent de leur valeur si elles sont si peu imaginatives et tellement stéréotypées et exagérées. Là aussi, le talent change tout et une scène de sexe travaillée, une tension sexuelle, lentement élaborée est un vrai plaisir à découvrir, bien plus que des acrobaties répétées et lues déjà mille fois auparavant.

Il n’y a plus trop de débat sur la nécessité de ces scènes ou leur présence même si cela provoque toujours autant de ricanements que les auteures de romance elle-mêmes reprennent. Beaucoup dépeignent leur héroïne, fan de romances, cherchant l’inspiration dans leur lecture ou se délectant de la vue de beaux mâles sur les couvertures. Pour information, un pan entier de la romance reste globalement sans sexe explicite, le Young Adult, destiné à un public plus jeune donc moins averti. N’oublions pas non plus un genre presqu’inconnu en France, la romance inspirationnelle qui fait le choix délibéré de ne pas en présenter, pour des raisons le plus souvent religieuses.

Difficile de savoir ce que cette tendance donnera à l’avenir. Elle semble avoir de beaux jours devant elle mais si les auteures pouvaient faire preuve d’innovation dans ce domaine et privilégier la qualité sur la qualité, ce ne serait pas plus mal ! Enfin, si jamais elle doit disparaître, espérons que ça sera pas parce que des censeurs seront passés par là mais bien parce que la sexualité féminine sera considérée complètement naturelle, admise et inutile à mettre en exergue dans un roman. Dans ce domaine, rien n’est jamais tout à fait acquis.

 

 

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