De Delly à E.L. James : le sexe s’impose dans la romance

27 février 2017

Je reviens cette semaine sur le sexe dans la romance car il me semble qu’on comprend mieux la place qu’il a pris si on remet en perspective ce qu’elle a traversé depuis un siècle environ. Donner la date de naissance de la romance est difficile mais elle s’est développée au début du vingtième siècle, avec des auteurs comme Delly par exemple. Ces petits livres déjà destinés aux femmes étaient parmi les premiers à raconter une histoire d’amour centrale sur un mode plutôt mélodramatique. Puis, elle s’est développée ensuite, souvent écrite par des femmes ( ce qui n’est pas le cas de Delly, qui est en réalité un couple) en France mais aussi aux États-Unis et en Angleterre. On peut donc commencer à parler de romance à ce moment-là, même si on peut discuter cette date.

On peut ensuite envisager quatre grandes périodes où la romance s’est développée et a lentement évolué sur la notion du sexe.La première période va donc du début du vingtième siècle aux années 1970 ; la seconde se prolonge jusqu’aux années 90 ; la troisième commence au début des années 2000 et n’est peut-être pas encore terminée ou elle se prolonge par la quatrième et dernière période, celle qui a suivi Fifty Shades of Grey.

  • Dans un premier temps, le sexe est totalement absent de la romance, ainsi que toutes les manifestations physiques d’affection comme le baiser, hormis lorsqu’il est chaste. Les auteurs de romance ne pouvaient alors jouer que sur la tension sexuelle, ce qu’ils faisaient assez brillamment d’ailleurs ou ils ignoraient totalement l’aspect sexuel de la relation. Georgette Heyer, la star anglaise de la romance dans l’entre-deux guerres et après 1945, met en scène des comédies romantiques joyeuses où tout se déroule en dehors de la chambre. Il faut se rappeler alors que la morale veut qu’une femme se marie avant toute relation sexuelle, qu’elle ne peut en aucun cas initier la relation amoureuse, qu’elle subit les attentions des hommes. Dans la conception bourgeoise du couple issue de la société victorienne en Angleterre mais ailleurs aussi, le plaisir sexuel n’a pas forcément pour cadre le mariage. Pas plus que l’amour. Sexe et éventuellement amour se déroulent en dehors des liens sacrés d’une union. La femme est condamnée unilatéralement : un homme séduit des femmes qui sont toujours des gourgandines sans morale, si elles cèdent. dans cette romance nouvelle à l’époque  naît alors l’image d’une femme qui tombe amoureuse, a des rapports sexuels mais qui doit rester moralement irréprochable donc ne jamais céder aux appels de la chair, peut tomber amoureuse d’un homme qui va finir par la regarder autrement. Cette vision était paradoxalement assez révolutionnaire : cela reconnaissait tacitement à la femme le droit d’aimer voire de séduire. Et d’avoir des rapports sexuels. Si en plus elles mène la danse, comme c’est souvent le cas chez Georgette Heyer, et berne les hommes, c’est encore mieux.
  • La seconde période commence dans les années 1970 avec deux tendances assez différentes. La première est celle initiée par une grande prêtresse de la romance, Kathleen Woodiwiss, rapidement imitée par des écrivains comme Rosemary Rogers, Bertrice Small ou d’autres encore. Pour la première fois, la romance va décrire des ébats sexuels de façon explicite, donnant un terrible coup de vieux à tous ceux qui évitaient encore le sujet. Kathleen Woodiwiss publie son premier livre, Quand l’ouragan s’apaiseThe Flame and The Flower – est publié aux USA en 1972. C’est un roman historique se déroulant aux États-Unis et à la surprise générale, il montre une relation, très sexuelle entre un homme et une femme. C’est explicite pour une fois et ça va marcher, très bien. À  titre indicatif, le film érotique Emmanuelle sort en France en 1974. Il traduit comme la romance explicite un changement profond de la vision de la femme et du plaisir sexuel. Il serait long d’en expliquer les causes mais on peut rappeler le mouvement libertaire qui est né et a balayé le monde et qui prône une libération sexuelle y compris des femmes. La pilule est née en 1967 et on est entrés dans la période que Françoise Giroud a appelée « la parenthèse enchantée », cette petite dizaine d’années qui sépare l’apparition du contraceptif féminin et du début du sida. N’oublions pas la naissance de mouvements féministes aussi qui revendiquent aussi le plaisir féminin comme un droit et des rapports sexuels qui ne sont pas forcément là pour la procréation. Quelques auteurs vont foncer mais cela n’est pas sans poser problème, surtout aujourd’hui; Il est encore difficile de montrer une femme qui assume sa sexualité et échappe aux schémas précédents. Ainsi il faut préserver la morale. Les femmes continuent à se refuser et à attendre que les hommes les séduisent et elles ne cèdent pas. Sauf quand on les y force. Et, aujourd’hui, cela pose un énorme problème. On ne compte plus dans la romance de cette époque le nombre de viols, rapports non consentis, de héros plus que très insistants. Kathleen Woodiwiss le fait mais celle qui va le plus loin et choque c’est Bertrice Small qui met en scène des héroïnes qui, non seulement aiment le sexe et le disent mais qui ont plusieurs hommes dans leur vie. Là, on se heurte à l’une des définitions de la romance de l’époque qui voulait que le seul à pouvoir posséder le corps de l’héroïne, c’était le héros. Mais, la liste des subterfuges trouvés par les auteurs pour justifier les rapports sexuels des héroïnes est à mourir de rire ; parmi les grands classiques, il y a le mariage arrangé avec nécessité de procréer, mais il y a les plans plus kinky et tordus comme de faire consommer un aphrodisiaque à héroïne ou au héros ( voire les deux !), les erreurs d’identité ( oups, je me suis trompée de lit et de personne…)

Cela lance une autre période dans la romance mais c’est encore difficile. Les auteures mettent en scène des situations parfois complexes où elles ne doivent pas prononcer certains mots considérés comme impossibles à écrire : orgasme, jouissance, seins sexe ( et toutes les variantes plus ou moins grossières). pas facile, cela va donner naissance à ce qu’on appelle en anglais la purple prose c’est à dire l’utilisation de métaphores ou de périphrases plus ou moins poétiques ( plutôt moins…) du genre : « Le plaisir les submergea et ils échouèrent tous deux sur les rivages lumineux de la félicité physique ». Peut-être regarderez-vous avec un autre œil, les propos bien plus crus dont se délectent certaines auteurs. Parfois, elles ont souffert de lire ces phrases bizarres avant d’écrire elles-mêmes.

Dans le même temps, une auteure auteure va faire son apparition et devenir la papesse de la romance. En réalité, elle est une des créatrices du genre dès l’entre-deux guerres mais elle va vraiment exploser après la guerre et publier 724 romans ( peut-être plus) qui reprennent la trame habituelle que l’on connaît. Le sexe est très suggéré chez cette auteure mais elle va peu à peu corser un peu ses livres, offrant ainsi une romance, sans sexe, mais avec de la tension. Ces deux versants de la romance, celle de Cartland et celle de Woodiwiss et d’autres ont nourri des générations depuis les années 70 dont beaucoup de nos auteurs d’aujourd’hui.

  • La période suivante s’ouvre dans les années 90 et 2000. La romance va peu à peu se corser, devenir plus graphique, se doter de collections plus érotiques. Harlequin en développe ainsi plusieurs. Attention, Harlequin a  été créé en 1949 au Canada et en 1978 en France. Ce n’était donc pas un nouveau venu mais la demande a augmenté poussant ce spécialiste du genre à développer des collections et des livres plus explicites. C’est la romance historique qui va surtout lancer le mouvement ; il est plus facile de montrer un héros barbare en choisissant un Écossais en tartan ou un chevalier médiéval. Mais cela va faire sauter le verrou des scènes de sexe qui vont progressivement s’imposer. Le mouvement est très progressif. On commence à avoir un vocabulaire plus proche de la réalité qui décrit les baiser, le déshabillage, le plaisir… Là où l’auteure s’arrêtait à la porte de la chambre, on la pousse et pas de façon exceptionnelle mais systématiquement. De la même façon, on montre de plus en plus de héroïnes qui ne sont plus vierges, ont eu plusieurs partenaires, initient le rapport sexuel… L’explication est plus simple ici. Il y a clairement une évolution de la femme dans la société : elle travaillent s’assument seule, elle a une sexualité. Les lectrices attendent des héroïnes auxquelles elles peuvent s’identifier : si elle peut être vierge, elle doit avoir du caractère et surtout doit éprouver du plaisir. Les relations sexuelles au sein du couple deviennent un élément central, comme l’amour. Tout le monde considère qu’un couple qui ne partage pas une vie sexuelle épanouie a peu de chances de durer. Le couple idéal aux yeux des lectrices n’est pas forcément beau ( enfin si, un peu quand même!) mais il est fait de deux êtres qui s’aiment de façon inconditionnelle et partage une alchimie sexuelle hors du commun. Nous sommes donc passés d’un non-sujet, suggéré au mieux, à un élément central. Sans doute parce que la sexualité féminine est devenue fondamentale pour les lectrices et les femmes de façon général. Cela le signifie en rien qu’elle soit facile ni totalement admise; la romance est une littérature de fantasmes.
  • Il est donc peut-être un peu compliqué de comprendre le choc de la sortie de Fifty Shades of Grey. Pourtant, on franchit encore un cap ici. Cette fois, la sexualité féminine est appréhendée dans sa totalité, sans fard aucun. Non seulement, on parle de la sexualité féminine mais de tous ses aspects même ceux qui semblaient les plus compliqués et « honteux ». La façon dont le livre la présente est acceptable : elle est vierge, innocente et va être pervertie par un homme initié. C’est un très grand classique de la littérature érotique. Plaquer cela sur un scénario classique d’un Harlequin, même très ancien, et vous avez lc combo parfait, publié sans doute, juste au moment où il fallait. C’est le mariage de Barbara Cartland et Kathleen Woodowiss ! J’ai déjà souligné à quels point les réactions choquées, amusées, moqueuses prouvent que c’est loin d’être aussi acquis qu’on le pense. Et malgré son côté bien classique de conte de fées pour midinette, Fifty Shades par sa dimension érotique prend une couleur bien plus revendicatrice qu’on pourrait s’y attendre. Cela démontre aussi qu’il reste un long chemin à parcourir pour convaincre tout le monde du droit au plaisir sexuel de la femme.

Le sexe dans la romance s’est imposé lentement et correspond profondément au statut de la femme au temps où cette romance se développe. Les auteurs qui ont innové ne l’ont pas fait par hasard, elles ont senti confusément ou pas, instinctivement ou pas, qu’une nouvelle période s’ouvrait et que les femmes attendaient autre chose. Aujourd’hui, c’est banal, dans nos livres, plus ou moins présent, la romance est très diverse de ce point de vue. Il ne reste plus qu’à attendre la prochaine évolution…

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