La romance francophone : état des lieux

13 février 2017

Voilà un article qui risque de devenir récurrent car le panorama de la New Romance francophone change vite. C’est une plante vivace et nouvelle en pleine croissance et qui présente un nouveau visage de mois en mois. cet article n’a pas vocation à tout dire et ne représente que mon avis, dans sa partialité. C’est ma vision forcément particulière puisqu’elle est à la fois celle d’une lectrice et de quelqu’un qui travaille dans le milieu de l’édition. Cela n’a donc aucune valeur scientifique et il s’agit plus de réflexions ou de constats que d’une véritable analyse.

Pour commencer, reprenons quelques faits : la New Romance a explosé en France comme dans beaucoup d’autres pays après la publication de Cinquante Nuances de Grey. je l’ai dit dès le début et cela s’est avéré depuis, ce romans  tout changé. Il a mis sur le devant de a scène un genre décrié, celui de la romance érotique. Qu’on juge ce livre érotique ou pas, qu’on le pense bon ou pas, il a modifié l’avis des auteurs, des lecteurs et des éditeurs sur la romance, la rendant moins tabou et surtout digne car capable de rapporter de l’argent. Depuis, il y a eu un autre phénomène, celui de After d’Anna Todd qui a ajouté un autre élément à l’équation : l’écriture participative, c’est à dire le lien étroit entre un auteur et son lecteur puisque c’est la base de cette plateforme. Cela existait déjà sur d’autres sites de fanfictions mais le succès d’Anna Todd a évidemment promu Wattpad.

La romance francophone a émergé à la suite de cela, avec ces modèles. Elle existait avant, attention et elle a même connu des développements depuis. Si vous regardez les bestsellers les plus vendus en 2016, les livres où il y a une romance très importante domine. Il se trouve que quand elles sont écrites par des hommes et publiées par des éditeurs généralistes, on parle de romans populaires ( c’est aussi un peu péjoratif) mais pas de romances. Peu importe.

Alors que peut-on dire de cette romance francophone aujourd’hui ?

  • Elle a littéralement explosé avec un nombre de titres publiés par mois sans cesse en expansion sous toutes les formes éditoriales possible : éditeurs généralistes qui ouvrent une section romance ( parfois sans le dire, d’ailleurs, on ne sait jamais, ça peut déranger en haut-lieu), petites maisons spécialisées dans le format électronique et dans le genre, développement dans les éditeurs spécialisés ( il y en a très peu), auto-édition… Tous les moyens sont bons ( ou pas) mais le fait est là.
  • La romance francophone reste majoritairement un phénomène primo-numérique. La plupart des maisons d’édition spécialisées pratiquent de cette façon mais également les  grosses, plus généralistes. Contrairement à la romance anglo-saxonne qui a droit au papier tout de suite (quand c’est possible), pour les Francophones, il faut passer la barrière du numérique. En gros, le marché est le suivant, si la maison d’édition fait également du papier : si les ventes sont suffisamment bonnes en numérique, la chemin vers le Graal du papier, s’ouvre. Pour les petites maisons d’éditions numériques, on a droit à l’impression à la demande ou à une édition papier ultérieure sur un peu le même principe. C’est un modèle économique confortable pour les maisons d’édition : l’investissement pour fabriquer un livre numérique est moindre que le lancement papier qui touche un public bien plus large ( les lecteurs préfèrent encore majoritairement le livre physique). Le risque est minimal et un gros succès numérique garantit ( presque) un succès relatif mais réel en papier. Par contre, cela place les auteurs francophones dans une place inconfortable : il est nécessaire de faire ses preuves pour espérer obtenir le papier qui élargit forcément le public. À condition ( et ce n’est pas un détail du tout) que l’éditeur se lance dans une promotion sérieuse, réfléchie, adaptée à la romance et à son public. Et là… c’est un peu le vide intersidéral car très peu de gros éditeurs le font y compris, et c’est un comble, les éditeurs spécialisés. Cela renforce l’impression que le papier est une sorte d’idéal inaccessible pour une auteure francophone, pire que c’est une récompense de son travail.De plus, la distribution et la publicité, sont indispensables toutes les deux : une romance papier balancée au milieu de toutes les autres va devoir s’imposer, pas évident… Cela laisse un peu dubitatif et pousse forcément à chercher un succès remarqué en dépit de la qualité ou de tout le reste.
  • La romance francophone émerge de deux courants bien distincts : il y a celui qui existe depuis des lustres et qui consiste à envoyer son manuscrit à un éditeur numérique ou pas, petit ou grand. Celui-ci, on le connaît. Il prend du temps, il est laborieux, on ne sait pas si on sera lu ou pas… On doit patienter en rongeant son frein, c’est à dire en regardant les auteurs issus de l’autre système. Celui-ci consiste à participer à des concours en lignes ou à écrire sur Wattpad ou autres sites de fanfictions. Ce moyen passionnant de devenir auteur a bien des avantages dans la romance. Si vous débutez, vous avez la chance, comme Anna Todd, d’être lu tout de suite par des lecteurs avisés qui vont vous guider, vous conseiller. À l’auteur d’en tirer ce dont il a besoin. Mais en plus, il noue des relation privilégiés avec un public qui est venu de lui-même, qui adore être le découvreur du nouveau petit génie, la prochaine Anna Todd ou tout autre nom qui vous semble le plus adéquat. Non seulement, il va peut-être être le découvreur mais, par un accord tacite, ce lecteur est acquis et bien décidé à aider, supporter, soutenir son chouchou. Y compris financièrement. Le fan accepte d’acheter ce qu’il a lu gratuitement, sous plusieurs format, électronique, papier, eu sein d’un recueil, la nouvelle édition avec scènes bonus… Il s’agit de l’écriture participative jusqu’au bout : le fan joue presque le rôle de mécène en suivant l’auteur dans sa démarche d’édition. On comprend l’intérêt qu’une maison d’édition peut y voir : ce public acquis semble assez imperméable, dans un premier temps ( attention à ne pas tuer la poule aux œufs d’or !) au prix du livre ou de la série complète quand tout est édité par épisodes. Si cela marche, on a forcément envie de se lancer dans la saison deux, d’exploiter le filon jusqu’au bout. Quelques déconvenues ont montré que ça ne fonctionne pas toujours. Mais il y a clairement une tentation de procéder ainsi. Cela, par contre, met à égalité le comité de lecture d’une maison et les lecteurs d’une plateforme. Pourquoi pas ? Nous vivons dans une société horizontale où l’expertise n’est plus considérée comme l’apanage de quelques-uns. Mais le lecteur d’un texte publié au chapitre est parfois à sa première romance, ne connaît pas du tout le processus d’édition. Son goût est parfaitement respectable mais doit-il imposer un style de livres ? Est-ce que parce que Anna Todd ou E.L. James sont issues de cet engouement de lecteurs, tout choix d’un lecteur de Wattpad est justifié ? J’en suis moins sûre.
  • Cela nous conduit à parler du lectorat de romance qui a explosé avec Cinquante Nuances et After comme je l’ai dit plus tôt. Il y avait des lectrices de romance bien avant, qui ont regardé, pour certaines, totalement incrédules le succès de ce genre de romance qui présentent bien des défauts mais ont eu le mérite de promouvoir le genre. Depuis, il y a eu celles qui ont découvert la romance avec leur livre chouchou. Souvent, ce sont des Anglo-Saxonnes mais cela peut très bien être le fait de Francophones maintenant. La toute première histoire d’amour coup de cœur garde une saveur particulière et est toujours un peu à part. Si on débute en romance avec un texte qui est une pâle imitation d’un autre bien plus brillant ou innovateur, cela ne lui fera jamais perdre sa place dans son petit classement personnel.
  • On arrive là à un autre point sur la romance francophone. Dans un article précédent, j’avais souligné qu’elle manquait d’identité. Il me semble que cela change. Si on se fie à celles qui remportent le plus de succès, il y a encore énormément d’imitations de la romance anglo-saxonne avec les mêmes rebondissements, des héros et un contexte américains. Cela reste la norme. Le New Adult, genre qui a déjà quelques années outre-atlantique continue à bien fonctionner. Il semble se dessiner par contre des auteurs avec une vraie patte francophone, soit parce que leur univers est très nouveau et n’a rien à voir avec celui des Américaines, soit parce qu’elles traitent de sujets différents. Je reste persuadée que la romance francophone devrait s’interroger sur quelques points très puritains, très importants dans la société anglo-saxonne mais moins chez nous comme le mariage, les bébés, ou la place de la femme dans une relation. Comme beaucoup d’auteurs demeurent dans un processus d’imitation, on assiste, comme ailleurs, à la naissance de beaucoup de succédanés de After ou d’autres livres avec une tendance à aller plus loin, à faire plus trash. Pour sortir du lot, c’est un peu obligatoire. Pour ma part, j’ai aimé After, en voyant les défauts de ce roman. Il ne fait pas partie des livres que je relirai parce que tout repose sur les échanges entre les deux héros et jusqu’où ira cette relation malsaine. Je n’ai pas forcément envie de le relire sous la plume d’autres auteurs condamnés à aller plus loin. Et ceci est valable pour beaucoup d’autres romances, bien entendu.

Voilà un peu où en est la romance francophone ces derniers temps, de mon point de vue. Il me semble qu’elle se cherche encore et que, par manque de prises de risques, les différentes maisons d’édition ne l’aident pas à progresser. On parle souvent de défendre le genre, on s’indigne quand il est moqué ou que les lectrices sont traitées de dindes frustrées. Je suis la première à le faire mais si le genre doit gagner en noblesse, ça passera par une identité propre mais également par une recherche de qualité. Et enfin, il faudra que ce genre soit traité comme tous les autres du point de vue marketing et commercial. Ce n’est pas forcément toujours le cas pour le moment. Quand une romance aura droit à un regard neutre, sans a priori négatif dans la presse, quand un éditeur généraliste ouvrira un département romance sans s’en excuser plus ou moins et en faisant de gros efforts d’investissements, ne cherchant pas
simplement à surfer sur une vague, alors un grand pas sera fait. Mais si ceux qui font la romance francophone elle-même ne le font pas, qui le fera ?

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