Quand Anna Todd côtoie Guillaume Musso dans la liste des best-sellers

23 janvier 2017

Le livre étant un produit commercial comme d’autres, il a droit aussi à son classement des ventes. Et celui de 2016 est tombé il y a quelques jours révélant quelques états de fait qu’on devrait méditer.

 

Pour consulter ce classement, vous pouvez suivre ce lien :

http://www.lefigaro.fr/livres/2017/01/18/03005-20170118ARTFIG00307-les-vingt-romanciers-qui-vendent-le-plus.php

À la troisième place, on trouve Anna Todd, qui avait déjà explosé les compteurs en 2015 mais est toujours bien présente avec plus d’un million de romans vendus dans notre pays.Pour une fois, une auteure qui se reconnaît officiellement comme étant une auteure de romance se situe à cette place enviable, juste derrière des stars nationales comme Guillaume Musso ou Michel Bussi… et juste devant Marc Lévy, excusez du peu. Dans les dix premiers meilleurs vendeurs de 2016, on trouve essentiellement des auteurs de romans policiers et d’autres qui sont bien près d’écrire de la romance comme Gilles Legardinier à la huitième place. Par prudence, ces écrivains masculins, Legardinier, Lévy ou Musso, se gardent bien de se classer dans ce genre, se contentant du qualificatif d’auteur populaire qui est déjà très lourd à porter mais ce sont en réalité des représentants d’une forme de romance écrite par des hommes.  Gilles Legardinier s’en est rendu compte il y a quelque semaines quand il s’est rudement fait aligner par Yann Moix dans l’émission « On n’est pas couché ». Celui-ci, écrivain lui-même, lui a bien fait comprendre à quel point vendre beaucoup et écrire ce genre d’histoires hérissent le poil de beaucoup de personnes encore en France. Pourquoi ?

  • Tout d’abord, il y a une réaction toujours viscérale devant un succès populaire dans le milieu artistique. Nous aimons les artistes maudits qui meurent dans la misère et sont reconnus bien après leur mort.  C’est beau, c’est romantique, c’est loin de toute préoccupation financière donc considéré comme une façon de prouver qu’on est un artiste, un vrai. Cela veut dire aussi qu’on n’a touché qu’une infime minorité de gens, une élite et que par conséquent on entre un peu dans cette élite. C’est bien plus gratifiant que de devoir assumer un large lectorat, populaire, de tous âges, ce qui est forcément le cas quand on vend tellement de romans.  Il n’en reste pas moins que dans le classement des meilleures ventes de 2016, il n’y a qu’Elena Ferrante qui peut être présentée comme écrivant de la « littérature ». Elle suscite une intense curiosité car son identité réelle reste encore largement mystérieuse. Je ne sais pas si c’était le but de cet écrivain mais en tous cas c’est un excellent outil marketing.
  • La romance ou littérature sentimentale demeure encore frappée d’anathème et n’est largement pas assumé par beaucoup. Vendre aujourd’hui un roman sous cette appellation est la certitude de recevoir des commentaires ironiques, des accusations de tomber dans la facilité, de racolage et de viser un public qu’on insulte copieusement au passage : des femmes fanatisées, pas très futées, avec des tonnes de problèmes, incultes… Et cela fonctionnait bien et tenait les acheteurs à distance jusqu’à maintenant. Mais voilà, Anna Todd fait partie maintenant du classement donc il semblerait qu’une barrière ait été franchie.

Il faut donc se réjouir et crier haut et fort que la romance peut avoir sa place dans ces classements et cela ne devient plus si rare car Anna Todd est la seconde auteure à exploser ainsi les chiffres. EL James avait ouvert la porte un peu avant. Ce genre de succès à si peu d’années d’écart est révélateur. Il reste cependant à la romance à se débarrasser de tout ce qui continue à coller à son nom comme un chewing-gum à une basket. Il faut lui permettre d’obtenir ses lettres de noblesse comme le roman policier, en son temps, a pu les recevoir. Il y a une cinquantaine d’années, Georges Simenon, le père du célèbre commissaire Maigret était classé dans les écrivains de romans de gare. Personne ne dirait plus ça de lui aujourd’hui et ce genre n’est plus attaqué au nom du fait qu’il ne s’agit pas de littérature au sens noble et élitiste du terme. La romance pourrait avoir le même destin en France et dans les pays francophones si on s’en donne la peine.

  • Commençons par faire tomber les préjugés et il serait bon qu’enfin le petit monde autorisé de l’édition et de la presse spécialisée autour du livres se penche sur le phénomène avec l’esprit ouvert. Au moment de la sortie en janvier 2015 du premier tome du livre d’Anna Todd, After avait eu droit à des émissions sur canal + et France Culture. On sentait le désarroi des intervenants complètement en dehors de leur zone de compétence. Le souci est là : aussi savants et habitués à la lecture que le sont ces journalistes, ils ne connaissent pas ce genre et n’ont pas les outils pour le comprendre et l’analyser. Il faudra donc qu’ils essaient de se renseigner, d’en maitriser les codes. Nous sommes encore loin de cela puisque je pense que pour beaucoup d’entre eux, cela reste aussi envisageable que de se balader nus dans le métro.
  • Ouvrons vraiment le le monde de l’édition  à cela et pas sous le manteau en ouvrant au sein de maisons généralistes des espèces d’officines qui font de la romance, sans moyens particuliers, en traitant ces livres comme d’autres. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on ne publie pas de la romance comme un livre d’un autre genre. Le faire sans étudier le marché, en imitant simplement ceux qui ont fait des succès, sans respect non plus pour le genre, ceux qui le lisent et ceux qui l’écrivent est une manière déplorable de procéder. C’est juste reconnaître le potentiel financier que représente la romance en oubliant qu’il n’est pas si facile de faire un succès, que tout auteur ne peut pas y parvenir et que le lecteur n’est pas aussi manipulable qu’on le croit.
  • Donnons  le temps aussi au genre de s’installer. Depuis quelques mois ou années, la manne financière attire beaucoup de gens. Certains destins, très peu en France, plus à l’étranger, font rêver des auteurs, des maisons d’édition, numériques ou papier, petites ou grandes. Le but est de publier vite, beaucoup en essayant de faire mouche, en trouvant le livre qui va cadrer avec le public et faire un carton; cela donne une impression de fouillis, de brouillon effrayant qui ne sert pas du tout le genre, contribue encore à le marginaliser et à la renvoyer aux préjugés dont j’ai déjà parlé. Les livres sont de qualité très inégale, se ressemblent… La romance, comme tous les genres, est de niveau très irrégulier. Il y a de très bons titres, d’autres très mauvais et la très grande qualité demeure rare. Chacun peut y trouver son compte, son thème favori, son auteur préféré mais publier tout et n’importe quoi dans la précipitation n’est certainement pas la meilleure façon de promouvoir le genre.

Parce qu’au-delà des goûts de chacun, des succès de librairie, ce qui m’importe le plus, c’est que la romance sorte enfin de ce caniveau où certains aiment la placer. C’est un genre qu’on peut apprécier ou non. Mais il a de nombreux adeptes qui pour le moment ne le savent peut-être pas encore car ils ne pensent pas être concernés ; on en dit tellement de mal. Il y a ceux qui ont franchi le pas et ajoutent une romance de temps en temps à leur listes de lectures mais ils restent rares. Le lectorat de romance demeure actuellement encore très militant. Il est souvent acquis à la cause et le soutient comme seuls les fans savent le faire. C’est bien, mais si la romance est un genre à part entière, il faut que le public soit plus large, plus neutre, plus éclectique. Lire une romance après un policier et avant une biographie devrait devenir un geste naturel. Trouver des romances en librairie, des chroniques dans des émissions littéraires ( qui parlent de livres, je ne voudrais pas choquer et penser qu’on peut mélanger le prix Goncourt à une romance !) , dans une presse spécialisée seraient un pas immense.

Le chemin est long et il serait utopique de penser que tout ira très vite. Il faudra beaucoup de patience et e travail, des résultats sans doute pas aussi immédiats et spectaculaires qu’on l’aimerait. Mais un brèche a été ouverte ; d’abord par EL James – et peu à l’époque ont senti ce tournant essentiel, même les « spécialistes de la romance » – et sans doute, par Anna Todd, dans ce classement. Ne la laissons pas se refermer et surtout ne laissons pas les préjugés attachés au genre nous convaincre qu’il ne mérite pas mieux !

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