L’irrésistible montée du connard dans la romance

7 novembre 2016

Titre intéressant, n’est-ce pas ? Et il va nécessiter quelques explications  !

Ce terme peu élégant permet de qualifier un certain type de héros dans la romance, qui a tendance à se banaliser de plus en plus, même s’il n’a pas attendu ces derniers mois pour faire son apparition dans nos livres.

Alors qu’est-ce qu’un connard ?

C’est tout d’abord un héros très désagréable, mais précisons tout de suite : il peut être désagréable avec tout le monde, mais il l’est prioritairement avec l’héroïne. Et quand je dis qu’il est désagréable, c’est qu’il l’est vraiment. C’est à dire qu’il va développer un niveau d’agressivité et de méchanceté assez inouï avec l’héroïne qui, en général, répond assez peu, mais nous reviendrons sur ce point. Alors, c’est une vieille lune de la romance et si on lit Orgueil et Préjugés de Jane Austen, qui n’est pas une romance d’ailleurs, Mr Darcy en est sans doute un des premiers modèles : froid, apparemment imbu de lui-même et de la supériorité de sa classe sociale, il déplaît fortement à l’héroïne qui va le classer dans la catégorie des… connards, même si, bien entendu, le terme n’était pas celui employé alors.

Donc, ce n’est pas nouveau et même mieux, le connard évolue selon son époque, c’est à dire qu’il va garder en gros les mêmes caractéristiques, mais les détails évoluent selon le contexte. Par exemple, dans les années 80 ou 90, dans les rares collections de romance de ces décennies, donc surtout chez Harlequin, il y a eu une galerie ininterrompue de connards. Ils avaient en général un comportement extrêmement sexiste vis-à-vis des héroïnes. Les femmes de ce temps essayant encore de s’affirmer dans le milieu professionnel, le héros avait tendance à épouser l’héroïne et il exigeait d’elle qu’elle cesse de travailler. Il la mettait enceinte par accident et « réparait » en l’épousant en ayant d’abord douté de sa responsabilité dans l’affaire alors qu’il avait défloré la pauvre ingénue… Bref, le connard était sexiste.

Sans refaire l’histoire du connard à travers les siècles, on voit un peu de quoi il s’agit. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Eh bien, le connard s’est mis au goût des années 2010 et il est en général un homme qui méprise les femmes (attention, il a ses raisons), les traite comme un truc dans lequel il pourrait marcher ou croiser sur un trottoir. Il n’hésite pas à exprimer son mépris, la seule limite étant de cogner l’héroïne. Cela est devenu parfaitement inacceptable dans la romance, mais vous avez droit à presque tout le reste y compris les pièges dégueulasses et les propos les plus insultants. La violence n’est pas uniquement physique, rappelons-le.

leonardo

Un exemple ?

Le père de tous les connards actuels est sans doute Hardin, le héros de Anna Todd. Sans vouloir dévoiler l’intrigue aux (rares) lecteurs n’ayant pas lu le premier tome, il fait preuve d’un cynisme assez sidérant et bouscule et torture subtilement l’héroïne pendant des pages et des pages (le premier tome n’étant que l’échauffement). Hardin ne peut pas la laisser tranquille. Tessa l’agace, le titille, le remet en question et il n’aime pas ça. Comme c’est un être blessé et en souffrance, il se comporte comme un félin méfiant. Il attaque et essaye de dominer. C’est facile à comprendre et très efficace. Et il y a de nombreux autres exemples, car le succès interplanétaire du livre a fait que beaucoup de petits « Hardin » ont fleuri partout. Je ne parle même pas du connard Christian Grey qui emprunte encore à ceux des années 80 puisqu’il veut contrôler celle qu’il aime dans les compartiments de sa vie.

Parallèlement à cette évolution, et c’est plutôt rassurant, il émerge aussi de plus en plus de héros parfaits, plus princes charmants que bad boys, très respectueux de la femme. L’antithèse du connard, ce qui montre les limites du modèle, il me semble.

Car comme souvent dans la romance, le souci est la surenchère, la démesure, le fait qu’il est parfois tentant d’en rajouter un peu plus que pour le précédent héros sous la plume d’une autre auteure. Un des trucs qui fonctionnent bien est de faire un connard infidèle, qui fricote avec la sœur de l’héroïne ou met celle-ci dans la difficile position de faire ça à sa sœur… Il insulte, émet tous les commentaires les plus insupportables sur les femmes… Doucement ou pas, on bascule dans le connard beauf… celui qu’on regarde avec un dégoût quand on le croise en vrai, qu’on a envie de faire taire quand il parle.

Pourtant ça fonctionne. Très bien même, comme si peu importait la façon dont le héros se rend connard puisque ce n’est pas vraiment ce qu’il est au fond. Car il finit toujours par s’amender dans la romance et révéler qu’il n’en est pas un du tout. Il va alors devoir ramper, s’excuser, tomber le masque ; il évolue souvent bien plus que l’héroïne, parfaite à la base, et qui a toléré tout cela jusqu’à ce que sa simple présence, sa perfection, pousse le héros connard à se remettre en cause. Jusqu’à ce que l’amour finisse à l’obliger à changer. L’héroïne se contente la plupart du temps, dans la période connard du héros, de se défendre, de le repousser tout en étant irrésistiblement attirée par lui. Mais où donc réside l’attirance ??

C’est un des faits les plus troublants de voir combien les lectrices, qui s’identifient beaucoup en lisant, peuvent trouver séduisant ce type de héros. Est-ce l’idée qu’il ne changera que pour une seule femme ? Qu’une femme peut faire changer par amour un homme qui semble irrécupérable ? Par masochisme féminin, comme dans la chanson de Boris Vian, qui ne date pas d’hier (1955), où il faisait hurler une femme « Fais-moi mal, Johnny ! » ? Peut-être un peu des trois…

Une fois de plus, tout réside dans le talent d’un auteur qui peut arriver à vous faire comprendre combien un héros n’est pas ce qu’il dit être et dont le comportement peut être pardonné. Pas facile de faire revenir des enfers un héros qui a balancé toutes les horreurs possibles. Pour moi, c’est un défi qui est loin d’être relevé par beaucoup d’entre elles. En fait, un connard peut parfois arrêter de l’être, un beauf a plus de mal, cela fait partie de lui !

Ce qui est intéressant, par contre, est de voir ce qu’aujourd’hui on considère comme un de ces héros connards : il ne frappe plus, se moque comme de sa première fille du travail de l’héroïne, n’a pas forcément envie de la contrôler. Mais il lui manque sévèrement de respect quand même en l’insultant, en se moquant d’elle, de sa façon de s’habiller, de penser, en essayant de la séduire alors qu’elle lui dit « non », en affichant un refus non négociable de la monogamie, de la fidélité… La liste pourrait être très longue.

Ne rêvons pas, même si de nombreux héros sont maintenant des garçons parfaitement gentils et respectueux, le connard a de beaux jours devant lui et le voir mordre la poussière est toujours jouissif. Tout réside dans la mesure et la capacité à le voir évoluer !

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