Héroïnes de romance, sexe et féminisme

1 août 2016

body_youcandoit-15671Au début de l’année 2016 est sorti Hard Boy de Helena Hunting. Le succès a été immédiat. Il est le coup de cœur de nombreuses lectrices, il a déclenché des tonnes de rires et est signalé comme très sexy. Je suis beaucoup plus réservée sur le roman lui-même, mais là n’est pas le sujet. Je me suis interrogée sur la raison pour laquelle les lectrices trouvaient ça si drôle et bien fait, sur les raisons du succès.

Si l’on se fie aux commentaires des lectrices, l’héroïne est formidable. En fait, si on analyse le personnage, qu’est-ce qui en ressort ? Eh bien, elle se comporte comme un homme et objective le héros. Cette héroïne affirme tranquillement et sans complexe qu’elle aime le sexe. La toute première scène est d’ailleurs une scène de masturbation, interrompue, comble de l’humour, par la mère de l’héroïne elle-même. Le ton ne changera pas d’un iota.

L’héroïne est fascinée par le sexe énorme du héros qui est d’ailleurs réduit à cela puisque la plupart du temps, il est désigné par des surnoms qualifiant la taille du monstre. Je vous épargne les détails, mais nous sommes dans un renversement de la vision habituelle, du moins de celle que beaucoup de femmes ont peut-être de nos jours. Un peu comme Aristophane déclenchait le rire dans la Grèce antique en mettant en scène des femmes qui prennent les rênes du pouvoir dans une Athènes profondément patriarcale, Helene Hunting remporte un franc succès avec une héroïne qui aime le sexe, n’hésite pas à le pratiquer souvent toute seule ou avec son copain (pas plus, nous sommes tout de même dans une romance), regarde du porno, fait des blagues pas fines, a un petit surnom pour désigner son propre sexe… Bref, elle a toutes les caractéristiques des héros de romance, les alphas, les mecs hyper virils que l’on y croise. C’est d’autant plus drôle que l’histoire se déroule dans le milieu du sport, du hockey, sport de contact mâle, très populaire Outre-Atlantique et dont les joueurs sont poursuivis par des fans hystériques prêtes à tout pour entrer en relation avec le sexe desdits sportifs, quelle que soit sa taille !

Et le héros, alors ? Eh bien, il n’est pas du tout ce que l’on attend. Se vante-t-il d’avoir été gâté par la nature ? Essaye-t-il de séduire tout ce qui bouge ? Est-il aussi arrogant que son sexe lui donnerait le droit de l’être ? Pas du tout… Le pauvre essaye d’éviter les fans, de séduire avec application et gentillesse notre héroïne. Il essaye d’exister patiemment dans l’ombre de l’héroïne, gentil, sympa, pas aussi simplet qu’on le pense, mais tout de même réduit, pendant la quasi totalité du livre, à la taille de son sexe.

Pour mieux comprendre, imaginez l’inverse, imaginez une romance où l’auteure réduirait son héroïne à une paire de seins, de fesses ou je ne sais quoi, que l’on appellerait par un surnom qualifiant un de ses attributs féminins. Imaginez une héroïne que l’on affublerait de tous les clichés sur les femmes, évaporées, frivoles… qui ne serait pas que cela, mais endurerait avec constance ce genre de propos et préjugés. Vous l’imaginez d’autant plus que c’est la société dans laquelle nous vivons ? Peut-être est-ce cela le vrai secret du succès du livre ? Une sorte de revanche sur une société où porter une jupe courte ou un décolleté peut être considéré comme un signal qu’on est disponible pour quasiment tout ? Une société dans laquelle les paroles de certains rappeurs les conduisent devant les tribunaux (Orelsan passait devant un tribunal le jeudi 18 février parce que les paroles d’une de ses chansons auraient été une incitation aux violences contre les femmes) ? Une société dans laquelle la sexualité, la liberté des femmes dans certains milieux sont contrôlées par des hommes ? Une société où les violences conjugales font des ravages quotidiens ?

Alors évidemment, une héroïne qui mène la danse, y compris dans le domaine sexuel, c’est plutôt décapant, inattendu et jouissif.

Ce qui me gêne davantage, c’est ce que cela dit des femmes qui lisent et apprécient tant ce genre de personnages et de livres. Car le phénomène n’est pas unique, loin de là. Dans un genre totalement différent, le premier tome de La Meute du Phénix de Suzanne Wright employait les mêmes ressorts. Et il existe quantité de romans, souvent d’une qualité très médiocre, en tous cas très inférieure à celui des deux auteurs citées, où ce qui prime avant tout, ce sont les réactions de l’héroïne. Que dire quand, dans une romance française, l’héroïne, exaspérée par le héros qui se comporte comme un abruti, finit par le gifler ou lui coller un coup de pied dans le tibia ? Outre le fait que ce genre de réaction est très immature, pourquoi est-ce que les lectrices sont si contentes de lire cela ? Là aussi, il ne vaut mieux pas imaginer l’inverse. Serait-il acceptable qu’un héros gifle une héroïne, même très exaspérante ? Probablement pas. La romance ne l’accepte plus, la société non plus, mais elle se révèle bien incapable d’empêcher les actes de violence contre les femmes.

La romance n’a jamais été un genre révolutionnaire. Il reprend souvent des schémas de société très classiques, particulièrement puritains parfois. Mais ce sont aussi des livres écrits par des femmes pour des femmes. Imaginer une héroïne telle que celle de Helena Hunting, c’est, quelque part, leur proposer, sur un mode rigolo, une sorte de revanche, d’image plutôt valorisante, celle d’une femme qui ne se laisse pas faire, qui s’assume totalement, y compris dans le domaine sexuel, qui finit par s’attacher un homme parfait physiquement (donc la taille compterait finalement !) et moralement (gentil, patient, modeste, fidèle…)

Le souci est que le renversement de perspective est un peu court. Faut-il qu’une femme se comporte comme un homme pour renvoyer une image valorisante ? Cela avait déjà été le cas dans la romance il y a une vingtaine d’années. À cette époque, une femme se devait de travailler, de s’épanouir ailleurs que dans ses fonctions traditionnellement féminines. Nous avions alors des femmes qui travaillaient autant voire plus que des hommes, dirigeaient des entreprises ou créaient leur propre affaire, négligeant souvent leur féminité (d’après ces romances, en tous cas). Elles ont disparu aujourd’hui. Je ne suis pas sûre que ce soit parce que ce sujet n’est plus un débat. Après tout, dans un remaniement ministériel récent, nous avons eu droit à la nomination d’une femme ministre de la famille, de l’enfance et des droits de la femme. Intéressant mélange, n’est-ce pas ?

Il ne faut pas se contenter d’inverser les perspectives, de doter les héroïnes des pires défauts des hommes de notre société, au risque de légitimer certains schémas. Il ne faut pas non plus se contenter de rechercher ces héroïnes qui, à la fin du livre, rentrent souvent dans des schémas hyper classiques et n’ont assumé une rébellion que pendant quelques pages, pour mieux revenir à la fin dans une famille très patriarcale. En tous cas, ce genre d’héroïnes ne suffisent pas forcément à faire une bonne romance !

Frapper un homme, s’intéresser à la taille de son sexe ou avoir une liberté sexuelle totale, est-ce vraiment se placer au-dessus de la condition féminine d’antan et d’avant, dont on a du mal à se défaire ? Être vulgaire, ordurière et violente, même avec un soupçon d’humour (de plus au moins mauvais goût) donne-t-il ses lettres de noblesses à l’héroïne rebelle et indépendante, forte et assumée ? Rien n’est moins sûr, car la force de caractère d’une héroïne de romance moderne va bien au-delà d’un mimétisme des pires comportements masculins dont la société du XXI° siècle est témoin. Plonger dans une extrême ne résoudra pas son opposée. À l’heure de la surenchère, car plus rien ne choque plus personne de nos jours, la subtilité ne serait-elle pas préférable à une accumulation de clichés grossièrement inversés ?

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